L’âme et le corps: Antoine Arnauld et la question de la distinction réelle
Si l’on demandait à Antoine Arnauld de donner une analyse grammaticale de la formule « l’âme et le corps », il en proposerait sans nul doute une explication dans les termes de sa Grammaire générale et rai sonnée : dans la division générale des parties du discours, la conjonction doit être mise avec les mots par lesquels nous signifions « non pas proprement les objets de nos pensées », mais « la forme de nos pensées » (1), c’est-à-dire « l’action de notre esprit » sur ce que nous concevons. Comme le verbe, la conjonction relève du genre des mots marquant que l’esprit opère une relation entre des pensées ; ni elle ni lui ne supposent d ’autres représentations que celles signifiées par les mots qu’ils mettent en rapport. Une remarque de La Perpétuité de la Foi permet d’aller plus loin : la particule et a pour « fonction naturelle » de marquer qu’une nouvelle idée s’ajoute à l’idée signifiée par le terme qui la précède, que l’on tient pour suffisamment conçu. Mais la nouvelle idée que l’esprit rapporte ainsi à la première ne représente pourtant pas toujours un autre objet de notre pensée, ce n’est quelquefois qu’une seule et même chose qui est conçue par deux idées différentes. Qu’il nous soit donc permis, sur ce modèle, de limiter l’étude, dans la philosophie d’Arnauld, de la formule conjonctive « l’âme et le corps », à la question suivante : ce qui est signifié par la liaison que l’on opère entre ces deux termes, est-ce la distinction entre deux idées d’une même chose, ou la distinction entre deux idées faisant concevoir deux choses différentes ? S’agit-il d’une seule chose, qui serait conçue sous deux diverses faces par deux idées différentes, ou de deux choses elles-mêmes différentes, représentées par deux idées distinctes ? On pourrait nous rétorquer que cela ne pose pas problème pour Arnauld, lui qui se plaît à déclarer, à l’occasion de sa polémique contre cet « adversaire de la Philosophie de M. Descartes » qu’est M. Le Moyne, que la démonstration par laquelle les Meditationes ont « si bien établi la distinction de l’âme d’avec le corps », peut être tenue pour un véritable « effet… de la Providence de Dieu », qui a choisi cette voie pour faire assumer à la raison humaine la preuve de l’immortalité de l’âme, « par des principes clairs, et uniquement fondés sur des notions naturelles ». Mais il nous paraît plutôt qu’une telle déclaration suppose qu’Arnauld soit parvenu à éliminer tout risque d’ambiguïté en ce qui concerne le rapport entre la distinction conceptuelle de l’âme et du corps (l’idée de l’âme et l’idée du corps) et la réalité de ce qui est ainsi pensé (l’âme et le corps comme « deux subtances totalement distinctes », « deux subtances… différentes »). Il faut donc tâcher de comprendre pourquoi l’objection adressée en 1641 à la preuve de la distinction réelle entre l’âme et le corps dans les Meditationes, n’a pas été maintenue.


