Arnauld: de l’occamisme au cartésianisme
La lecture des Meditationes de prima philosophia est une partie de plaisir — c’est Arnauld qui le dit. L’étonnante captatio benevolentiae qui ouvre les Objectiones Quartae* se présente comme une confession, mais une confession sans repentir, celle du péché de curiosité. Arnauld avoue sa concupiscence, « respulcherrimas noscendi cupiditas » (AT Vil, 196,22). Plus, il s’est « laissé emporter par la volupté », « si quid sua- dente voluptate factum est » (197,3). La formule a sans doute été jugée excessive, puisque dans la seconde édition de la traduction française (1661), Clerselier substitue à la « volupté » (1647) qui a emporté Arnauld une « louable curiosité ». Reste que cet élan de volupté, étonnant chez Arnauld, fut fécond.
En effet, parmi les six ensembles d‘Objectiones publiées en 1641 à la suite des Meditationes, celles d’Antoine Arnauld sont remarqua bles à plusieurs égards, au point d’avoir acquis un statut particulier. Il y a d’abord le jugement de Descartes lui-même, qui écrit des Objectio nes Quartae : « Je les estime les meilleures de toutes […] à cause qu’il est entré plus avant qu’aucun autre dans le sens de ce que j’ai écrit » (lettre à Mersenne du 4 mars 1641, AT III, 331, 4-7). Les Quartae Res- ponsiones elles-mêmes s’ouvrent par un rare compliment : « Non potuis- sem optare magis perspicacem, nec simul magis officiosum scripti mei examinatorem, il m’eût été difficile de souhaiter un plus clairvoyant et plus officieux examinateur de mes écrits », et vantent non seulement la douceur et la civilité d’Arnauld, mais aussi et surtout son soin (tam accu- rate), tel que « nihil ejus aciem effugisse, rien ne lui a échappé » (AT VII, 218, 16-23 = AT IX-1, 170) ». Au demeurant, l’acuité de la lecture d’Arnauld est repérable à un autre critère, celui de la précision et de la difficulté techniques des questions abordées (principalement sur la théorie des idées : complétude / adéquation et fausseté matérielle), au point qu’elles requièrent pour Descartes lui-même un effort réel d’attention : « […] il est extrêmement aisé de s’y méprendre, et il m’arriverait bien à moi-même que, regardant les périodes chacune à part […], je pren drais quelquefois un sens pour l’autre » (AT III, 329, 8-12, qui porte sans doute sur Meditatio Tertia en général). Bref, au contraire de plu sieurs autres, en particulier celles de Hobbes et de Gassendi, Descartes est très satisfait des Objectiones d’Arnauld.


