L’expression de « souverain bien » apparaîtra désuète à l’individu moderne. Il la regardera comme le vestige d’une époque révolue. Cet individu en effet désigne, par ce nom de « bien », l’objet présent de son désir. D’autres, sans doute, ont d’autres désirs, et il admettra volontiers – car il est tolérant – que le même mot ait pour eux une autre signification. Mais il niera par la même raison qu’il existe des critères propres à établir la supériorité d’un bien sur un autre. S’il adopte spontanément une théorie morale, ce sera donc l’émotivisme, selon lequel nos évaluations relatives au bien et au mal expriment seulement nos préférences privées. Et il conclura sans hésiter d’une telle théorie à la pluralité irréductible des conceptions du bien. Or l’idée de « souverain bien », en quelque sens qu’on l’entende, suppose au contraire qu’il existe un bien supérieur à tous les autres – un bien, qui plus est, susceptible d’être connu comme tel et de servir d’étalon au jugement que nous portons sur ces derniers. Elle suppose, autrement dit, qu’il existe une hiérarchie des biens, dont la tâche d’une philosophie morale est de nous donner l’intelligence.

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