L’histoire antique de la notion de physis a atteint son point culminant avec l’instauration d’une « science physique » par Aristote dans son texte Physikè akroasis, qui a déterminé la pensée européenne dans sa formation, mais surtout à partir du 13e siècle, lorsque le christianisme médiéval a proposé sa propre version de l’aristotélisme, souvent contre celle des penseurs persans et arabes. Cette science, fondée sur une distinction entre monde sublunaire (où se déploie la physis) et monde supralunaire (qui la transcende, grâce au mouvement circulaire des étances célestes numériquement unes) a été ébranlée par Kepler à la suite de sa découverte des mouvements elliptiques, et par Galilée, Baliani et Newton grâce au principe d’inertie, articulé à travers un espace homogène et mathématisable.

Or, comme la physique d’Aristote se situe dans l’espace qui sépare les pratiques de la physis avant l’institution d’une science (epistèmè) et la formation de la « physique» moderne, dite classique, on est tenté d’interpréter la notion de physis rétrospectivement dans l’éclairage de la science actuelle, au risque d’en faire une donnée préscientifique ou préhistorique des sciences de la nature. Cette interprétation prend comme critère les progrès inéluctables des sciences, en considérant que la seule valeur du passé est celle de son apport historique, propre au génie des pionniers qui mirent en œuvre les premiers balbutiements et, de ce fait, ne devrait pas influencer nos jugements sur sa pertinence et son statut scientifique.

Cette position a poussé certains interprètes, plus indulgents à l’égard d’Aristote, à considérer que sa physique est empirique, mais recèle les données importantes pour la métaphysique (P. Duhem, A. Mansion). D’autres, comme Heidegger, adoptant la réhabilitation depuis Nietzsche, des penseurs présocratiques, et plus spécialement ceux qu’Aristote appelle « physiologues », accordent une valeur éminente à la pensée de la physis. D’une façon différente, et selon des points de vue variables, W. Wieland (herméneutique), E. Berti (dialectique et problématicité) et moi-même (institution philosophique des principes) avons insisté sur le caractère principiel de la démarche d’Aristote.

https://www.scielo.br/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S0100-512X2010000200002