Contrairement à Xénophon, Platon et Aristote , les Épicuriens antiques parlent peu d’économie. Le domaine (oikos) qui, à l’époque classique, formait la base matérielle et humaine de production et de consommation, est presque absent de leurs considérations, tout comme ses rapports avec la cité (polis). Le commerce n’apparaît pas davantage. Hormis celui de Philodème, les rares textes évoquant l’économie sont courts, et le thème n’est pas toujours abordé directement .

Le contexte historique explique en partie ce silence relatif. Le déclin de la cité-État et la perte d’autonomie d’Athènes, après l’avènement de l’empire macédonien de Philippe puis d’Alexandre, laissent penser que, tout comme la polis dont il formait la base sociale et économique, l’oikos fut affaibli par la nouvelle réalité politique qui était en train d’apparaître. La promotion d’un certain universalisme par l’épicurisme et le stoïcisme, qui replaçaient l’homme dans l’univers au lieu de l’envisager dans son rapport immédiat à sa vie sociale et politique, pourrait être l’expression de ce bouleversement [Salem, 1989, p. 133-137] : la mesure de la pensée et des actes n’était plus l’oikos ou la polis mais le monde tout entier.

Toutefois, ce silence relatif ne signifie pas que les Épicuriens se désintéressent des pratiques économiques mais qu’ils en renouvellent le sens : avant d’être une pratique matérielle et sociale, l’économie commence pour eux dans la discipline individuelle des désirs. Fondé sur la critique théorique des fausses opinions sur le bien et le plaisir, ce travail subjectif de délimitation du nécessaire et du superflu permet à chacun de lutter contre l’aliénation aux désirs vains, et de devenir un sujet éthique, libre et heureux dans la suffisance à soi, « tel un dieu parmi les hommes ».

https://www.cairn.info/revue-du-mauss-2011-2-page-445.htm