L’être humain, qui se sait mortel, doit-il attendre que la mort lui arrive, ou lui est-il permis d’en juger, d’y consentir et de faire le geste qui la déclenche ? Cette question disputée dans l’Antiquité l’est encore aujourd’hui, sous diverses formes : Peut-il être opportun de mourir ? Avons-nous un droit de vie et de mort sur nous-mêmes ? Les stoïciens ont été les plus clairs et constants défenseurs de la mort volontaire ; à rigoureusement parler, pour eux, elle est le critère de la liberté : car non seulement il ne faut pas avoir peur de la mort, la rebuter, puisqu’elle viendra du fait que nous sommes nés, mais il faut avoir l’élégance de la savoir devancer, de montrer qu’on lui dit oui, qu’on l’accueille. Zénon de Cittium, très vieux et las, s’était cassé un doigt en tombant, et il dit quelque chose comme  : « – Tu m’appelles, ô mort ; j’arrive ! » Et il cessa de manger, afin qu’elle vienne un peu plus tôt : il en hâta la venue déjà prochaine. Cléanthe aurait fait de même. Ce sont les grands modèles d’hommes libres : ils ne se « suicident » pas, jeunes ou adultes, par chagrin ou par désespoir, à cause d’un revers de fortune, non. Mais ils devancent d’eux-mêmes ce qui va bientôt arriver. C’est une façon de rappeler que chacun peut disposer de soi, et qu’il y a quelque chose d’illégitime à ce que ce soit un souverain temporel, prince ou prêtre, qui se réserve le droit de vie et de mort ; qui prenne le droit ou d’envoyer un homme tuer, ou de le faire mourir, – ce qui fait qu’il ôte à chacun ce droit sur soi qu’il devrait avoir : « tu ne tueras pas », dit-il, pas même toi : le prince impose un droit civil, le prêtre impose un religieux interdisant le suicide à chacun, le notant d’infamie. N’est-ce pas pousser le pouvoir souverain un cran trop loin ? Serait-ce l’Etat, serait-ce l’Eglise qui disposent de tout pouvoir sur mon corps, sur ma vie, – et sur ma mort ? Et pourquoi donc ? Ne suis-je pas un sujet, est-ce que je ne m’appartiens pas  ?

Les deux textes de Cicéron choisis ici constituent à eux deux une sorte de « pour et contre ». D’un côté le stoïcien qu’est Caton défend la mort volontaire, d’un autre côté, dans le fameux Songe de Scipion, est formulé un argument contre elle ; celui-ci n’est pas pris – habilement – à la raison d’Etat, mais à une cosmologie mise sous l’égide du Dieu, non pas de la divinité d’une religion donnée, mais d’un Dieu qui relèverait de la religion naturelle, source de « la loi » en général. Cela revient donc à rapporter l’interdit du suicide à l’idée de la « nature ».

On voit bien la divergence d’interprétation de la notion de nature : dans le cas de la mort volontaire, le sujet qui ayant délibéré et jugé, décide de sa propre mort (de son moment, de sa modalité), le peut parce que, comme homme, il en a le pouvoir (en cela il suit « la nature humaine », pourrait dire Cicéron) ; mais dans le cas du refus de la mort volontaire, le sujet se laisse aller à l’ordre naturel ; il peut penser : «  je suis né  malgré moi, et ma vie aura un terme ; laissons faire, attendons ce qui ne saurait manquer de se produire de soi-même : je mourrai aussi, malgré moi », naturellement. Après tout, cela aussi se conçoit bien. Est-ce que le sujet humain, toujours prêt à juger, n’est pas aussi trop désireux de faire, d’agir ? Pourquoi mettrait-il sa liberté là, dans l’acte de se donner la mort lui-même ?

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