La philosophie de l’histoire de Cournot

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Cournot développe dans la seconde moitié du XIXe siècle une conception originale de l’histoire. Cette conception est au point de convergence de trois exigences :
1°) définir l’histoire non par son objet, mais par sa méthode ; elle est un mode de connaissance, non une discipline propre, 2°) introduire dans l’étude de la causalité historique des niveaux distincts de détermination et de rythme, donc une complexité des phénomènes, nécessaire à leur compréhension,
3°) penser l’orientation globale de la civilisation moderne.
Cet article a pour but de montrer comment ces trois points sont étroitement solidaires dans la pensée de Cournot, et comment celle-ci a pu marquer les représentations de l’histoire développées au XXe siècle.

Alain Boyer, dans un article incisif visant à évaluer l’actualité de la philosophie de l’histoire de Cournot, rappelle la formule par laquelle Raymond Aron fait débuter son Introduction à la philosophie de l’histoire de 1938 : « Nous supposons connue, dans les pages suivantes, la philosophie de Cournot… ». Et pourtant, quelques années plus tôt, Lévy-Bruhl, s’accordant en cela avec l’ensemble des commentateurs du « géomètre philosophe », déplorait l’indifférence avec laquelle son œuvre fut initialement reçue, qu’il s’agisse de sa critique philosophique, de son apport à l’économie ou de « ses vues profondes sur la nature de la science historique ». S’agissant de la connaissance historique, Charles-Victor Langlois dénonçait dès 1900 cet aveuglement, indiquant que Cournot (tout comme plus tard Lacombe) n’avait « guère eu de disciples ou de postérité spirituelle » dans son analyse de la causalité historique, en raison du désintérêt manifesté à l’époque par la plupart des historiens pour « l’étude rationnelle des phénomènes historiques ». Lévy- Bruhl, interrogeant alors la réception de l’œuvre de Cournot chez les intellectuels français du début du XXe siècle, montre que la pénétration de la pensée de Cournot s’effectue par une lente maturation, qui, de l’indifférence originaire, conduit à la reconnaissance générale d’une place de premier plan parmi les philosophes majeurs du XIXe siècle.

https://www.cairn.info/revue-histoire-des-sciences-humaines-2005-1-page-141.htm