Avant-propos

Le recueil est présenté comme « complément » de L’Énergie spirituelle, ce dernier portant sur des « résultats » tandis que l’autre porte sur « la méthode », et plus précisément sur « l’origine » de celle-ci, ainsi que sur « la direction qu’elle imprime à la recherche ».

La distinction entre les deux n’a rien de nouveau, et remonte aux Grecs, notamment à Platon et Aristote. L’idée s’est rapidement imposée que la découverte du vrai supposait un cheminement adéquat de la pensée. Mais distinction ne signifie pas dissociation. C’est la pensée moderne, avec Descartes, qui fait de la définition de la méthode un préalable à la démarche de connaissance, conception que prolonge le criticisme kantien en jugeant nécessaire à la connaissance une détermination préalable des limites de la connaissance, à partir d’une réflexion philosophique sur les méthodes des mathématiques et de la physique expérimentale, censée valoir pour la connaissance en général.

Il apparaîtra vite assez évident que Bergson s’oppose, souvent explicitement, aux diverses formes de l’idéalisme moderne : géométrisation de la physique chez Descartes, et réduction kantienne du temps, à l’instar de l’espace, au statut de forme de la sensibilité, condition a priori des constructions conceptuelles de la mathématique.

Par là Bergson se rapproche sans doute des Grecs, et notamment d’Aristote – car le rationalisme cartésien est une résurgence du platonisme. Pour l’aristotélisme, aucune méthode correcte de recherche scientifique ne peut être définie purement a priori, indépendamment d’une certaine connaissance préalable de son objet, acquise fondamentalement à partir de l’expérience sensible. La séparation de la méthode et des résultats est une modalité pédagogique de leur présentation : la définition de celle-là suppose que certains de ceux-ci ont été déjà acquis.

Cela est vrai a fortiori de la méthode bergsonienne, à savoir « l’intuition », laquelle n’est pas définissable abstraitement et à part, mais n’est connaissable que dans son acte même.

Hegel écrivait déjà qu’en philosophie, la méthode ne fait qu’un avec l’objet, n’étant pas un mode d’emploi de la pensée qu’il faudrait appliquer, mais au contraire l’autodéveloppement, tout à la fois, de la pensée et de son objet qui, dans la connaissance, ne font qu’un. Or Hegel l’entendait dans un sens conceptualiste et rationaliste que précisément Bergson récuse, tout en cherchant dans l’intuition la véritable pensée du devenir, en ce qu’elle n’en est pas la reconstruction conceptuelle, mais au contraire l’appréhension immédiate dans et par le devenir même de la pensée.

On comprend que s’il est possible de « définir la direction » de « la recherche » sans préjuger des résultats de celle-ci, ce ne peut être qu’en montrant, de façon négative, l’incapacité d’autres méthodes, répondant à des projets spécifiques, à donner connaissance de ce dont elles supposent l’existence sans permettre de vraiment l’appréhender, cela même que Bergson appelle la durée. [Voir p.35]

Sur cette notion de « direction », voir p.35. Les sciences, œuvres de l’intelligence conceptualisante, visent à la maîtrise du monde matériel. Cela ne les empêche pas d’être vraies, mais si l’on peut montrer que, ce faisant, elles renoncent à considérer quelque chose que pourtant elles supposent, on ouvrira par là‑même une autre voie de recherche, qui retrouvera la visée théorique, c’est-à-dire spéculative et non plus pragmatique, qui était celle de la philosophie grecque. Bergson pense simplement que la limite de cette dernière est d’avoir cru qu’il était possible de remplir cette visée au moyen de concepts qui ne peuvent convenir vraiment qu’au travail d’explication scientifique. Kant a pour lui montré l’impasse de cette forme de la spéculation méta-scientifique, mais il s’y est à son tour enfermé et, tout en voyant qu’elle ne serait possible que par le recours à une intuition, a jugé à tort cette dernière impossible, faute de considérer l’appréhension du temps dans ce qu’elle a de propre.

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