Qu’un philosophe matérialiste et ardent défenseur des savoirs expérimentaux présente un de ses ouvrages majeurs comme un « Rêve », est assez étonnant pour qu’on s’interroge sur les différents sens de ce terme. Notre étude s’intéresse donc à la poésie philosophique et scientifique de l’ouvrage, en tentant de montrer qu’elle est solidaire d’une nouvelle conception de la rationalité, qui revalorise le rêve, et institue un commerce de lumières entre l’imagination artistique et la philosophie, sans sombrer pour autant dans le simple « délire raisonné », qui désigne l’imaginaire ou l’irréel propre à l’esprit de système. Le rêve se donne comme condition humaine, en un sens indépassable, dans un matérialisme pour qui l’homme est toujours enfermé dans l’imagination, par son absence de volonté libre, et du fait de son organisation physique, à moins qu’il ne se fasse poète ou philosophe. Des liens complexes peuvent alors se tisser entre l’expérience poétique et l’expérience scientifique : il s’agit, en accord avec la démarche encyclopédique de Diderot, de bouleverser les hiérarchies et les frontières traditionnelles du savoir, afin de défendre une liberté de conjecturer et de rêver qui n’est pas dénuée de règles, car le problème de la vérification se substitue à la recherche d’un critère de vérité.

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