Le Rêve de d’Alembert est sans doute l’une des œuvres philosophiques les plus importantes de Diderot : « forme éblouissante du dialogue, audace inouïe des hypothèses, divination prophétique des conquêtes de la science moderne ». C’est en même temps une des œuvres les plus déconcertantes de l’histoire de la philosophie. Le dialogue est un genre philosophique qui a une longue tradition, dans l’Antiquité et parmi les modernes (Leibniz, Berkeley). Diderot avait songé à faire dialoguer Démocrite, sa maîtresse Leucippe et le médecin Hippocrate. Mais il est plus adapté au propos qui avance un matérialisme complet et des hypothèses audacieuses sur la génération, le rôle du cerveau, l’unité de la matière ou du sujet, mais aussi plus malicieux et jubilatoire de choisir des contemporains – après avoir renoncé à prendre des « morts modernes » (Dumarsais à la place de d’Alembert, La Mettrie à la place de Bordeu, Mlle Boucher à la place de Mlle de Lespinasse, son rôle étant tenu par l’érudit Bouidin. Le rêve est une espièglerie qui permet d’incarner ses idées par des êtres bien vivants et connus, — même si c’est pour prêter, avec l’alibi du rêve et de la fièvre, au mathématicien d’Alembert des hypothèses biologiques les plus folles que son rationalisme récusait.

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