Mon intention est de tenter de dégager quelques traits essentiels du concept de nature qu’impliquent les lois civiles des Taïtiens de Diderot, et de proposer une ou deux remarques sur ce concept.

À un récit d’explorateur, rapportant des faits, le Supplément au Voyage de Bougainville ajoute quelques imaginations romanesques de Diderot, une sorte de fable qui en prend à son aise avec les faits (et, par exemple, avec la prohibition de l’inceste). Des discours d’une éloquence admirable, placés dans la bouche de Taïtiens aussi bons « philosophes » que peu Taïtiens, décrivent une communauté humaine que Diderot ne semble guère se soucier de montrer vraisemblable,

Pourquoi donc ce « Supplément » ?

Le lecteur sent percer, dans la description d’un Taïti qui fait rêver, quelque nostalgie d’un pays où l’on ne travaille guère, où l’on ignore lapropriété, et où, comme on dit, les mœurs sont libres. L’esprit libertin, qui sommeille au cœur de tout vrai lecteur, s’éveille et se réjouit, Un pays où l’on ne travaille guère, où l’on ignore les traites, les dettes et les fins de mois, un pays dont la langue ne pourrait traduire ni le mot noble « adultère », ni le mot populaire (mais courant) : « cocu » — cela, évidemment peut faire rêver quelques-uns ; ceux, par exemple, qui, aveugles aux peines, aux difficultés et aux souffrances de l’enfance, en ont la nostalgie parce qu’elle est l’âge où l’on ne travaille pas. Mais il appartenait surtout à un Giraudoux, dont le Supplément au voyage de Cook se veut manifestement une imitation de l’esquisse de Diderot, de retrouver les Iles Fortunées d’Horace, où « travail, vieillesse et maladie sont inconnus », et de développer cette fable du sauvage heureux et libre parce qu’ignorant le travail, la propriété, et la fidélité conjugale.

Diderot écrit bien une fable, il esquisse ces thèmes, mais ne s’y attarde pas . Ses imaginations ont un autre fondement et une autre portée, même si elles ont moins de charme. Elles tentent de rendre concret, elles schématisent (si schématiser, c’est donner à un concept son image) ce que pourrait être une législation civile conforme aux lois de la nature. Aussi, puisque l’ethnologie ne consiste pas à imaginer les sauvages, mais à chercher à les connaître, si possible en les observant, y a-t-il peu à tirer du Supplément quant à la connaissance des primitifs. En revanche, les fables de Diderot mettent peut-être très bien en évidence quelques difficultés relatives aux codes civils, c’est-à-dire à la politique.

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