Ricœur n’a cessé d’insister sur le caractère prosaïque de la justice, par opposition à la poétique de l’amour, comme si, pour schématiser sa pensée, chaque grand sentiment avait son genre littéraire dominant. En tout cas c’est ici un des points où sa grande proximité avec Lévinas fait place justement à une première différence, me semble-t-il : Ricœur est très attaché à la pluralité irréductible des genres de discours, et refusait de les subordonner à un genre éminent, qu’il soit prescriptif, législatif, narratif, prophétique ou autre. Sa démarche consiste le plus souvent à partir de la pluralité des significations véhiculées par les usages ordinaires des termes qu’il étudie : il examine la pensée implicite que ces sens comportent, et tente de distinguer et d’expliciter leurs strates de signification. Il s’attache enfin aux métaphores, aux dynamiques qui font surgir des usages inédits mais non moins significatifs du sujet — mais il se méfie d’un usage d’emblée trop inhabituel, métaphorique ou « hyperbolique » des mots.

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