Que la science procède d’une rupture d’avec le sens commun, et en particulier avec la sensation, c’est ce qui est admis depuis longtemps puisque Platon déjà, construit sur cette idée le dialogue entre Socrate et Théétète. Que cette rupture épistémologique se manifeste dans l’histoire de telle sorte que chaque science apparaisse comme une nouveauté et se constitue ainsi de manière irréversible, c’est ce qu’a théorisé Auguste Comte dans sa célèbre loi des trois états. Mais pour nous, du moins en France, c’est à Gaston Bachelard que revient le mérite d’avoir analysé les conditions dans lesquelles s’effectue cette rupture à la fois logique, psychologique et historique. Rétrospectivement, le développement de la physique mathématique à partir du XVIIe siècle, en unissant par des liens privilégiés la formalisation des énoncés théoriques et l’élaboration expérimentale des hypothèses, est apparu comme le modèle même de toute rupture constitutive de la science et l’on a cru pouvoir appeler cela «  la révolution scientifique ».

Ce qui pose problème pour la chimie. On chercherait en vain, dans les développements de la chimie aux XVIIe et XVIIIe siècles, la moindre tentative de mathématisation de ses discours. On peut bien peser et mesurer sans pour autant formaliser les énoncés de la chimie, qui ne contiennent rien qui puisse être comparé à l’entreprise de Newton ou de Leibniz fabriquant avec le calcul infinitésimal le langage de la physique nouvelle. On admet pourtant volontiers que Lavoisier fut le fondateur de la chimie moderne, sans se soucier pour autant de l’absence de mathématisation dans son œuvre ; sans s’interroger non plus sur le statut de ces savoirs et de ces pratiques des XVIIe et XVIIIe siècles qui se réclamaient de la chimie, et qui seraient alors réduits à ne constituer que la préhistoire de la « chimie moderne », c’est à dire de la seule chimie qui mériterait le nom de science.

Voilà le problème que je voudrais examiner : est-il possible de déceler dans l’histoire de la chimie à l’âge classique un événement, ou du moins un moment qui constituerait la rupture épistémologique constitutive de la chimie moderne, moment par rapport auquel il y aurait donc un après et un avant : après, la science ; avant, des discours aux statuts variés que l’on pourrait, avec Michel Foucault, nommer savoirs ou positivités, mais que l’on se contentera, le plus souvent, de regrouper sous l’étiquette commode de pré-science ? Il ne s’agit bien sûr pas seulement de faire un choix parmi divers moments qui seraient candidats pour jouer ce rôle ; il s’agit surtout de réfléchir sur la signification d’une telle entreprise et sur ses conséquences historiques, épistémologiques, philosophiques. Si nous en venions à constater que, dans le développement des théories chimiques aux XVIIe et XVIIIe siècles, la continuité l’emporte sur la rupture, devrions nous en conclure que la chimie n’est pas une science, faute d’avoir su se constituer au bon moment, ou plutôt que la théorie épistémologique de la constitution de la science par rupture est ici prise en défaut ? Pour le dire de manière dramatique, faudrait-il condamner Bachelard pour sauver la chimie ou répudier la chimie pour conserver Bachelard ?

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