Comparer les idées de Malebranche et de Kant sur les rapports de la science et de la métaphysique ne paraît pas inutile. Un tel parallèle permet de mieux comprendre l’un et l’autre auteur, de découvrir la filiation de leurs doctrines, de dégager, enfin, de leurs systèmes opposés, des démarches analogues, laissant apercevoir l’intemporelle vérité des grandes philosophies.

Les préoccupations et la recherche de Malebranche semblent souvent le conduire au bord du kantisme. Une orientation que l’on pourrait déjà nommer criticiste se découvre en mainte composante, en mainte tendance de sa réflexion. Et le mouvement ainsi commencé ne s’arrête pas avec Malebranche : il y a donc intérêt à le suivre après lui. Les études des commentateurs portent en général sur un seul auteur, qu’elles enferment dans son système. On doit considérer aussi le devenir des thèmes et des idées, et s’efforcer de découvrir la logique interne qui, à travers des philosophies différentes, semble parfois présider à l’évolution d’une même pensée.

D’autre part, le rapprochement du criticisme et de la philosophie de Malebranche permet d’apercevoir, dans la théorie de Kant, des éléments et des aspects que l’on tend aujourd’hui à négliger, en expliquant la Critique de la raison pure à la seule lumière de ce qui l’a suivie. Il est certes incontestable que Kant, inaugurant une nouvelle méthode, est à la source de la philosophie contemporaine. Mais considérer qu’il a abandonné l’attitude ontologique naturelle, selon laquelle la réalité extérieure est première, et a estimé que l’esprit constitue le sens même de l’être, c’est projeter sur lui une lumière qui n’est pas la sienne, l’éclairer par Husserl, par Heidegger, auteurs dont le souci diffère fort de ses propres préoccupations. Gardons-nous du reste de commettre semblable erreur en ce qui concerne Malebranche, et de réduire ses perspectives à celles de l’analyse transcendantale. Mais comment, en revanche, ne pas convenir que, par toute une partie de son œuvre, Kant ne s’insère dans la grande tradition classique ? Il pose alors les problèmes, non comme nous le faisons après lui, mais à la façon des grands métaphysiciens du xvir8 siècle. Et cet aspect ontologique du kantisme ne nous paraît ni le moins intéressant, ni le moins riche. On ne peut, de toute façon, comprendre un auteur qu’en retrouvant d’abord la manière dont se formulaient, de son temps, les questions auxquelles il a entrepris de répondre.

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