On peut concevoir deux manières très différentes d’étudier le socialisme. On peut y voir une doctrine scientifique sur la nature et l’évolution des sociétés en général et, plus spécialement, des sociétés contemporaines les plus civilisées. Dans ce cas, l’examen qu’on en fait ne diffère pas de celui auquel les savants soumettent les théories et les hypothèses de leurs sciences respectives. On le considère dans l’abstrait, en dehors du temps et de l’espace, en dehors du devenir historique, non comme un fait dont on entreprend de retrouver la genèse, mais comme un système de propositions qui expriment ou sont censées exprimer des faits, et on se demande ce qu’il a de vrai et de faux, s’il est conforme ou non à la réalité sociale, dans quelle mesure il est d’accord avec lui-même et avec les choses. C’est la méthode, par exemple, qu’a suivie M. Leroy-Beaulieu dans son livre sur le Collectivisme. Tel ne sera pas notre point de vue. La raison en est que, sans diminuer pour autant l’importance et l’intérêt du socialisme, nous ne saurions lui reconnaître un caractère proprement scientifique. En effet, une recherche ne peut être appelée de ce nom que si elle a un objet actuel, réalisé, qu’elle a simplement pour but de traduire en un langage intelligible. Une science, c’est une étude portant sur une portion déterminée du réel qu’il s’agit de connaître et, si possible, de comprendre. Décrire et expliquer ce qui est et ce qui a été, telle est son unique tâche. Les spéculations sur l’avenir ne sont pas son fait, quoiqu’elle ait pour dernier objectif de les rendre possibles.

Or, tout au rebours, le socialisme est tout entier orienté vers le futur. C’est avant tout un plan de reconstruction des sociétés actuelles, un programme d’une vie collective qui n’existe pas encore ou qui n’existe pas telle qu’elle est rêvée, et qu’on propose aux hommes comme digne de leurs préférences. C’est un idéal. Il s’occupe beaucoup moins de ce qui est ou a été que de ce qui doit être. Sans doute, jusque sous ses formes les plus utopiques, il n’a jamais dédaigné l’appui des faits et, même, dans les temps les plus récents, il a de plus en plus affecté une certaine tournure scientifique. Il est incontestable que, par là, il a rendu à la science sociale plus de services peut-être qu’il n’en a reçu. Car il a donné l’éveil à la réflexion, il a stimulé l’activité scientifique, il a provoqué des recherches, posé des problèmes, si bien que, par plus d’un point, son histoire se confond avec l’histoire même de la sociologie.

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