Sur la religion d’Alain (avec quelques remarques sur celle de Simone Weil)

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Il y a une religion chez Alain, et cette religion ne peut être rejetée hors du christianisme. Savoir si elle est tout le christianisme est une question trop difficile et qui peut-être n’a pas de sens. Car on ne s’accorderait pas seulement pour définir tout l’essentiel du christianisme, tel dogme faisant partie de l’essentiel pour l’un et non pour l’autre. Mais on y trouve certainement une partie du christianisme et peut-être la partie première et fondamentale.

Après la mort d’Alain, nous avons pu lire : « Alain n’était pas chrétien…Peu de philosophes semblent avoir été plus radicalement irréligieux, fermés à la religion ». Peut-être cette opinion est-elle partagée par certains de ses disciples, trompés par des précautions, par des apparences dont nous parlerons. Mais quelques-uns ne se sont pas trompés, Maurois entre autres. « Alain était peut-être anticlérical, dit-il, mais il était certainement religieux. Peu d’hommes ont su mieux parler du christianisme. En fait c’est lui qui, le premier, m’a révélé la grandeur de la doctrine chrétienne et m’en a fait accepter une si large part ».

C’est peu de dire qu’il ne s’opposait pas au christianisme. Il me semble qu’il en fondait de nouveau la vérité, d’autant plus qu’il ne l’acceptait pas par soumission à une autorité ou à une tradition, mais qu’il y venait comme du dehors, et n’y était pas conduit par des preuves abstraites, mais par des jugements particuliers, proches de l’objet, par des pensées réelles qui ne font aucun doute (ces jugements rapides et sûrs qui étaient pour nous aussi clairs que des éveils, aussi évidents que le monde après le rêve). Il me semble qu’il a fondé comme une base de christianisme dans la pensée de plusieurs de ses disciples, notamment chez Simone Weil. Le changement qui s’est fait en elle entre le temps où elle était l’élève d’Alain et celui où elle écrivait ses sublimes cahiers tout pleins de l’amour du Christ, ce changement n’est pas tel qu’on pense. Il y a eu changement, mais c’est une sorte de conversion à l’intérieur du christianisme. Il peut suffire ici de rappeler un fait qui a déjà été cité : lorsqu’elle était à l’Ecole Normale, c’est-à-dire aussitôt après qu’elle eut été l’élève d’Alain, un des directeurs de l’École la définissait comme un mélange d’anarchiste et de calotine. Or par calotine il entendait chrétienne, car ce n’étaient pas les prêtres en qui elle croyait. Certains de ses écrits de jeunesse manifestent, au contraire, une grande défiance à l’égard des prêtres.

Ce qui fait que beaucoup refusent d’admettre qu’il y ait une religion chez Alain, c’est qu’il n’y a presque personne pour qui ce fait ne soit scandaleux d’une manière ou de l’autre. Les uns ne peuvent convenir qu’il y ait une religion ou du moins un christianisme hors de l’Église. Les autres voient dans toute religion une menace pour la libre pensée. Ainsi amis comme adversaires se réjouissent quand ils croient le trouver irréligieux […]

[Note de l’éditeur: je tiens à la disposition des lecteurs un exemplaire de ce texte, corrigé de quelques fautes présentes dans l’édition originale. Le demander à l’adresse: pascal.dupond@wanadoo.fr. Il s’agit d’un service rendu à titre privé en vue d’aider les agrégatifs dans la préparation du concours]

https://www.jstor.org/stable/40899946