Le thème de la mémoire collective, qui touche de manière essentielle la question du principe de cohésion sociale, assume un rôle singulier dans le contexte hétérogène de nos sociétés contemporaines. La fonction publique de la mémoire collective, sous forme de commémorations ou de musées, tout comme l’évocation de souvenirs traumatisants pour toute une collectivité, sus- cite un vif débat dans un grand nombre de champs d’analyse, allant des sciences cognitives à la politologie, la sociologie, l’histoire et les autres disciplines des sciences sociales. C’est le grand mérite de l’ouvrage de Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, d’avoir embrassé dans sa réflexion de très nombreux arguments venant de différents champs d’analyse ; pourtant, ce qui retiendra notre intérêt dans le propos qui suit, c’est moins la diversité des perspectives qu’il examine que la motivation profonde qui nourrit sa conception de la mémoire relevant d’une réflexion morale qui traverse l’ouvrage tout entier. Dès la première page de l’Avertissement, cette motivation est clairement exprimée :

« [J]e reste troublé par l’inquiétant spectacle que donnent le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs, pour ne rien dire de l’influence des commémorations et des abus de mémoire – et d’oubli. L’idée d’une politique de la juste mémoire est à cet égard un de mes thèmes civiques avoués ».

L’intention énoncée ici exprime une ambition considérable ; dans La mémoire, l’histoire, l’oubli, la réflexion de Ricœur ne porte pas seulement sur la mémoire ou l’oubli propre aux individus ou aux groupes restreints, mais à l’ordre politique au sens fondamental du terme.

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