“ Le corps et l’esprit ”. Ce qui fait difficulté dans un tel libellé, c’est la proximité avec la question “ de l’âme et du corps ”. Difficulté visible par exemple avec le platonisme : on traduit par “ esprit ” une notion (nous) qui a un sens, mais pas directement dans la relation avec le corps, relation dans laquelle c’est plutôt l’âme (psychè) qui se trouve engagée. De même, la tradition atomiste s’occupe de l’âme plutôt que de l’esprit, mais la filiation est tellement évidente avec le matérialisme des neurosciences et les questions contemporaines de “ philosophie de l’esprit ” qu’on ne peut l’écarter. On sait aussi quels problèmes posent chez Spinoza la traduction de mens.

L’esprit n’est pas l’âme : cela ne justifie évidemment pas d’écarter les problèmes traditionnels de la distinction, de l’union, de la survie, etc. Mais cela devrait conduire à privilégier certaines problématiques, parmi lesquelles la question connue dans le monde anglo- saxon sous l’appellation traditionnelle de “ mind-body problem ”. D’où la nécessité, pour le philosophe, d’une information précise dans le domaine des neurosciences.

À la vérité, cette nécessité ne devrait plus être discutée. C’est la condition sine qua non d’un exercice sérieux de la fonction critique qu’entend assumer la philosophie, sous les deux aspects d’une investigation au sujet des relations de l’esprit et du corps, et d’une critique des prétentions abusives que pourraient élever les sciences du vivant. Prétentions théoriques dans l’ordre de la connaissance de l’homme : on affirme quelquefois savoir plus qu’on ne sait en vérité. Mais aussi dans le domaine des applications pratiques : si les possibilités techniques ouvertes par les neurosciences demeurent aujourd’hui encore assez minces, nous devons savoir qu’elles ne le resteront pas longtemps. Autant (et peut-être plus) que du génie génétique, c’est de là que viendront probablement, dans les prochaines décennies, les grandes questions de ce qu’on appelle la “ bioéthique ”.

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