Que faut-il pour que l’imagination crée ? Le plus souvent, « juste un mot », qui, par exemple, dénote un être fictif : un faune, une sirène, un sphinx, un dragon, par exemple ; il ne nous est rien de plus facile que de forger des mots, d’y associer une représentation figurée. Je dis « sirène » et je me la représente, corps d’une jolie jeune femme, queue de poisson au lieu de jambes ; je dis « sphinx » et je me représente le sphinx de Guizeh, tête d’un pharaon entée sur le corps d’un lion : je l’ai vu de mes yeux, je le revois en photographie, ou alors je pense à la sphinge de Gustave Moreau, dressée, s’appuyant sur le corps d’Œdipe ; je dis « dragon », et j’évoque des images de la bête que Saint-Michel, juché sur un cheval, pourfend de sa lance, dans des peintures de Carpaccio. Mais aussi, au moins aussi souvent, il suffit « juste d’un trait » au bout d’un crayon, ou d’un pinceau. Si je pose mon crayon sur le papier, tire un trait, il est en puissance d’un profil humain, d’un arbre, d’un satyre… il est si aisé de continuer le trait, d’esquisser une figure ! Le mot rêve, le trait rêve, à eux seuls ; mais aussi en interagissant l’un sur l’autre. Comme nous avons été enfants dessinant le long de nos feuilles, nous n’imaginons que trop bien le moine copiste, appliqué à reproduire un livre contenant des psaumes pour la énième fois, écrivant certes, mais très tenté de dessiner aussi ! Pour embellir sa page, il l’entoure de volutes ; puis il dessine la première lettre plus grande que les autres : et il désire enjoliver cette lettre : à l’intérieur d’un A, d’un B, d’un D, d’un L, d’un Q, etc… il peut dessiner un reptile : « Le reptile trace une courbe, s’accroche à un jambage droit, s’enroule en panse, s’étire en trait horizontal, ou pend en queue, mais en s’identifiant, de plus en plus, avec des lignes pures. » (Jurgis Baltrusaitis, Réveils et prodiges, Armand Colin, 1960, p. 72) L’association de l’angle droit d’un L, et d’un oiseau col et ailes tendues sous la barre horizontale de celui-ci, et voilà que la lettre soutient une gargouille ! Un O est une tentation pour un médaillon  : le copiste peut y dessiner l’arbre de la connaissance, Adam et Eve, sans compter le serpent ; ou bien d’autres scènes.

Son d’une cloche, fissures ou taches sur un mur, mots (sylvains faunes et sirènes..;) : voilà des « signifiants », qui sont comme en quête de leurs signifiés, qui les appellent. Les pierres de rêve nous suggèrent des paysages, les sons de cloche se prolongent dans les airs du Trouvère de Verdi ou nous rappellent un poème (« Toutes les cloches sonneront. Quand donc reviendrez-vous, Marie ? »), des mots magiques entraînent des métamorphoses, comme en narre Ovide… Nous aimons tellement plus l’imaginaire que le réel, notre esprit y nage délicieusement ! Il est tellement plus à notre portée de rêveur ! Pour quelques naturalistes qui ont observé la métamorphose d’une chenille en papillon, et pourraient la décrire, combien plus savent la métamorphose d’une femme de marbre en femme de chair, dans les bras de Pygmalion son créateur ! L’art n’est-il pas fils de la rêverie éveillée ?

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