Cicéron. L’archer et la cible. Des fins des biens et des maux, III, VI, 20-22 (Troisième leçon)

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« Ils appellent “estimable“ (c’est, je pense, le mot à choisir) ou bien l’objet conforme à la nature, ou bien celui qui a un effet tel qu’il mérite d’être choisi en vue de cet effet, objet possédant une valeur qui mérite “l’estime ” —je traduis ainsi axia— ; le “non-estimable” est le contraire de l’estimable. Une fois bien établis ces principes, “il faut prendre pour eux-mêmes les objets conformes à la nature et rejeter leurs contraires”, le premier office —je traduis ainsi cathekon— d’un vivant est de se conserver dans la constitution qui lui a été donnée par la nature, ensuite de retenir ce qui est conforme à la nature et de repousser le contraire ; on trouve donc d’abord le choix et le rejet ; vient ensuite un choix accompagné d’office, et enfin un tel choix continuellement répété ; lorsque ce choix est constant et conforme à la nature jusqu’au bout, c’est en lui d’abord que réside et que commence à être saisi ce que l’on peut appeler le bien au sens vrai du mot. Le premier penchant de l’homme est pour ce qui est conforme à la nature ; mais sitôt qu’il en a eu l’idée ou plutôt la “notion” (on dit en grec ennoia) et qu’il a vu l’ordre et pour ainsi dire l’harmonie entre les actions à faire, il estime cette harmonie à bien plus haut prix que les objets qu’il avait d’abord aimés ; usant de la connaissance et du raisonnement, il est amené en conclusion à décider que c’est là qu’est situé ce fameux souverain bien de l’homme, méritoire par lui-même et à rechercher pour lui-même. Consistant en ce que les stoïciens appellent « homologia » (nous disons accord), ce bien à qui il faut tout rapporter, les actions honnêtes, et l’honnêteté même qui seule est comptée dans les biens, doit, quoiqu’il naisse après les penchants primitifs, être recherché seul en raison de son essence propre et de sa dignité ; tandis que, des objets de ces penchants, nul n’est à rechercher pour lui-même. Pourtant les actes que j’ai appelé des offices et qui ont pour point de départ les principes de la nature, doivent être rapportés à ces penchants ; et l’on peut dire justement que tous les offices ont pour but d’atteindre les objets premiers de ces inclinations ; non pas que ce soit là la fin des biens, puisque l’acte honnête ne réside pas dans les premiers penchants naturels ; il suit et naît après eux, comme je l’ai dit ; il n’en est pas moins vrai qu’il est conforme à la nature et qu’il nous exhorte à le rechercher bien plus que les objets précédents ne nous attiraient vers eux. Mais d’abord il faut détruire une erreur, pour qu’on ne pense pas qu’il suit de ce que j’ai dit qu’il y a deux souverains biens : supposons qu’on ait l’intention d’atteindre un but avec un javelot ou une flèche ; c’est en ce sens que nous parlons d’un terme suprême dans les biens ; dans cette comparaison, le tireur doit tout faire pour atteindre le but ; et pourtant, tout faire pour l’atteindre, c’est là en quelque sorte sa fin suprême ; et c’est ainsi que nous parlons de souverain bien dans la vie ; frapper le but, c’est là ce qui est à choisir de préférence, mais non pas à rechercher. » (traduction par Jean-Paul Dumont, Eléments d’histoire de la philosophie antique, ed Nathan université, 1993, pp. 600-601).

Préambule 

1. Comme Cicéron attache une grande importance aux hommes qui transmettent les doctrines philosophiques, l’imitant, je tiens ici à rendre hommage à Jean-Paul Dumont, enseignant passionné de philosophie antique à l’université de Lille, qui tenait tellement à faire connaître les textes des anciens qu’il a d’abord traduit les Présocratiques pour la bibliothèque de la Pléiade, puis conçu Les éléments d’histoire de la philosophie antique, manuel précieux, publié l’année même où il nous a quitté, encore jeune. Il avait assuré en 1968-9, à l’ENS de Fontenay-aux-Roses, le cours d’agrégation sur les stoïciens, qui fut pour moi une révélation, et m’a donnée à vie stoïcienne. La parole d’Epictète fut pour moi la chance à saisir aux cheveux pour avoir la sagesse dans la vie qui me convenait.

2. Comme Cicéron ici présente un exposé stoïcien assuré par son vieil ami Caton, tous deux notent qu’il y a dans le stoïcisme depuis Zénon de Cittium un vocabulaire spécialisé, subtil, dont Caton a une très bonne pratique, que le jeune Marcus Cicéron avoue trouver assez pompeux. Caton comprend bien ce reproche, mais il fait remarquer que de nouveaux mots grecs, apparus il y a quelques siècles, sont devenus maintenant familiers aux stoïciens de leur temps ; et que donc après tout, un romain peut lui aussi redéfinir nominalement des termes sensiblement nouveaux, dont useront les stoïciens comme lui. Et il propose un petit lexique. Notons ici ces termes proposés dans le début d’exposé du stoïcisme par Caton :

Un animal aime sa « sustasis » ; « status » en latin ; « constitution » en français.

« Katalepsis », c’est en latin « comprehensio » et pour nous « compréhension ».

« Axia » est traduit par « aestimatio », estime, pour ce qui a de la valeur, est estimable.

« proégmènon » est traduit par « aestimabile » : le préférable.

« Kathekon » est rendu par « officium », office ou devoir, convenable.

« Oikeiosis » veut dire : conserver son être.

« ennoia » est rendu par « notio », notion.

« harmonia », c’est « concordia » , c’est pour nous harmonie.

« homologia », c’est convenantia, ou accord ; conformité des actions avec la nature.

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