On peut définir le néolibéralisme comme un mode de gouvernement qui suppose des acteurs rationnels dans la continuité du libéralisme économique classique, et qui procède à l’extension de la rationalité marchande à tous les aspects de la vie. Il se démarque toutefois du « laissez-faire » classique en ce qu’il renvoie moins à l’absence d’intervention de l’État dans un marché supposé naturel, qu’à la production d’un art de gouverner selon les principes de l’économie de marché, comme l’a montré Foucault dans Naissance de la biopolitique. La nouveauté de la « gouvernementalité » néolibérale est d’être un principe d’organisation de l’État et de la société. Ce mode de gouvernement induit presque nécessairement une utilisation de la morale, à la manière d’un supplément d’âme ou d’un principe plus subtil de légitimation des conduites. C’est à ce rapport ambigu entre morale et politique à l’œuvre dans le néolibéralisme que nous nous intéresserons ici. Dans Le mépris social, Emmanuel Renault relie cette utilisation néolibérale de la morale à une dépolitisation de la politique, marquée par l’omniprésence de la figure du savant ou de l’expert et par celle de la morale, et formant un « nouveau sens commun libéral». Il souligne les transformations induites par le néolibéralisme : celle des normes politiques en normes techniques, celle des problèmes sociaux en problèmes moraux et la réduction des problèmes moraux à des problèmes de responsabilité individuelle (on peut penser aux travailleurs en grève ou « en grogne » qui ne prennent pas leurs responsabilités à l’égard des usagers, ou aux parents dont les enfants font monter les chiffres de l’absentéisme). Un tel usage de la morale par le néolibéralisme avait déjà été pointé par Boltanski et Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme dans une autre perspective. Selon eux, le capitalisme est « l’exigence d’accumulation illimitée du capital par des moyens formellement pacifiques », mais par conséquent aussi un régime qui requiert une adhésion des individus qu’il ne produit pas par ses seules contraintes systémiques. L’esprit du capitalisme doit donc « pour être mobilisateur, incorporer une dimension morale ». Il emprunte des principes de légitimation à des ordres de justification qui lui sont extérieurs, et notamment des principes moraux qui pouvaient appuyer des dénonciations et des critiques. La morale est alors utilisée d’une manière plus complexe qu’un supplément, puisqu’elle peut fonder une demande de justice, d’abord critique à l’égard du capitalisme, mais susceptible de s’y voir incorporée. On se demandera alors pourquoi la responsabilité est précisément un vecteur de cette caution morale nécessaire à la mise en  œuvre du néolibéralisme, et s’il est possible de produire une critique de la responsabilité qui débouche sur une autre manière de la penser, en maintenant sa dimension émancipatrice.

https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2007-4-page-91.htm