I – TRADUIRE L’EDUCATION DU PRINCE

Cette traduction a été entreprise pour entrer dans une collection précise aux Editions des Belles-Lettres : MIROIR DES HUMANISTES et non dans la collection bien connue des textes anciens, la CUF, les « Budé », dont la vocation est plus universitaire et érudite. Ce fait n’est pas sans conséquence pour les choix de traduction.

« Dirigée par Jean-Christophe Saladin, cette collection propose au lecteur des textes fondateurs de l’humanisme, injustement tombés dans l’oubli, touchant philosophie, politique, rhétorique, médecine, ou encore linguistique, ainsi que des biographies et des essais éclairant différents aspects de ce mouvement culturel sans précédent dans l’histoire occidentale ».

Le titre latin en est Institutio Principis Christiani per Erasmum Roterodanum, Aphorismis digesta quominus onerosa sit lectio et les difficultés de traduction commencent là. Nous allons y revenir.

Donc est visée une traduction pour « l’honnête homme » au sens classique du terme. Il s’agit ici d’un public cultivé, curieux d’une littérature à la fois passée et méconnue. La notion d’honnête homme à la Renaissance comme au XVIIè s. renvoie aussi bien à la « tête bien faite plutôt que la tête bien pleine » de Montaigne qu’à « l’esprit de finesse » de Pascal. Cette exigence m’a amenée à viser une certaine fluidité de style, sans prétendre aucunement avoir atteint cet objectif.

D’abord un mot sur le statut du latin à l’époque. Erasme écrit en latin et tous le comprennent, le lisent et même le parlent : en effet tous ceux qui ont fait des études pratiquent assidûment le latin, enseignement dominant dans les collèges à la Renaissance. Même si le grec est également étudié, il n’accède pas au statut de langue de communication, langue vivante, au contraire du latin. On se rappelle l’éducation du jeune Michel de Montaigne : son père avait institué que tous les membres de la maisonnée devaient parler latin à l’enfant, même les domestiques. Dans les collèges, le latin ainsi pratiqué quotidiennement devenait langue de communication autant que langue d’étude. Et dès lors on comprend qu’ait pu naître une opposition entre Erasme adepte de cette facilité, cette aisance à la Montaigne si je puis dire et d’autres plus puristes qui, selon lui, perdaient en naturel, cherchant à rester fidèles au latin classique, opposition que nous retrouverons en parlant de style : qui imiter ? à qui se référer ? Fuir le style pompeux de l’érudit et assumer le sien propre : « Je n’ambitionne pas un langage clinquant, je le désirerais pur, approprié, simple et clair s’il en fut ; mais d’une simplicité qui n’exclut, quand le sujet l’exige, ni la vigueur, ni le piquant. ».