Ethique à Nicomaque — Commentaire des livres I, II, III, IV, V et VI

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Introduction : considérations méthodologiques.

Aristote y vient par deux fois : au chapitre 1, en 1094b 11, et au chapitre 2, en 1095a 30.

Ces deux passages brisent le cours du développement et peuvent être considérés, cas fréquent dans le corpus aristotélicien, comme des insertions après-coup, dont Aristote peut être lui-même l’auteur, à moins que ce ne soit son éditeur. Ils sont importants en ce qu’ils fixent la perspective épistémologique dans laquelle l’œuvre doit être lue.

1/ Du degré d’acribie en philosophie morale (ch.1).

Passage à rapprocher de Métaphysique, a, 3.

Le terme akribès signifie l’exactitude, par exemple au sens où une cuirasse s’adapte exactement au torse d’un combattant. Par suite, il désigne la précision et la rigueur logiques d’un raisonnement. Nous opposons encore les “ sciences exactes ” à celles qui ne peuvent se dispenser de recourir à des moyennes ou à des approximations.

Aristote écrit : “ l’exactitude ne doit pas être recherchée semblablement (homoïôs) dans tous les discours (logoïs) ”.

En un premier sens, que la suite du texte paraît encourager, on peut comprendre que toutes les disciplines ne peuvent pas être également rigoureuses, ni atteindre le degré d’exacti­tude que l’on reconnaît aux mathématiques, où Platon voulait voir le modèle et même la condition sine qua non de toute scientificité.

Mais on peut comprendre aussi qu’il n’est pas rigoureux de demander à une discipline une forme de rigueur qui n’est possible que pour une autre, du fait de la diversité de leurs objets. En Métaphysique, a, 3, Aristote écrit que “ l’exactitude (akribologia) mathématique ne doit pas être exigée de toutes [les sciences], mais seulement là où il est question de réalités immatérielles. Aussi n’est-ce pas la manière (tropos) du naturaliste, car vraisemblablement toute la nature comporte de la matière ” (995a 14). La vraie manière pour le physicien d’être exact, c’est-à-dire d’ajuster son discours à son objet propre, c’est de ne pas l’être à la manière du mathématicien. D’où l’allusion aux oeuvres de l’art (dèmiourgouménoïs) en 1094b 14 : on ne sculpte pas de la même façon le marbre, le bronze et le bois.

L’ignorance de ce point est dénoncée comme un manque de culture (païdéïa) : “ c’est le propre de l’homme cultivé (pépaïdeuménos) de chercher en chaque genre le degré (épi tosoûton) d’exactitude qu’admet la nature de la chose (hè tou pragmatos phusis) ”.

Sur la notion de païdéïa, il faut lire le début du traité Des parties d’animaux. La culture y est définie comme la compétence qui permet de juger de la qualité logique d’un discours dans une discipline dont on n’est pas spécialiste, grâce à la connaissance des principes de cette discipline et des exigences méthodologiques que son objet lui impose. La distinction entre la culture et la connaissance spécialisée est invoquée en 1094b 27 : du spécialiste qui est cultivé kath’hékaston, Aristote distingue celui qui est cultivé péri pân, et à qui cette connaissance universelle permet d’être “ bon juge (…) absolument parlant (haplôs) ”. On retrouve la définition platonicienne de la philosophie.

C’est la culture ainsi définie qui fait savoir qu’une démonstration mathématique ne peut pas être fondée sur un endoxon – le texte parle d’un mathématicien pithanologôn, c’est-à-dire qui énoncerait des propositions simplement croyables –,mais seulement sur du nécessaire ; tandis qu’un orateur ne pourrait espérer être persuasif s’il lui fallait à tout moment être démonstratif.

La restriction épistémologique d’Aristote n’a donc pas de soi une signification uniquement péjorative : elle signifie au contraire une exigence essentielle d’adaptation à la nature de l’objet d’étude. C’est celle-ci qui doit déterminer la méthode et non pas l’inverse : Aristote s’oppose en cela au mathématisme platonicien, avec lequel renouera la conception cartésienne de la méthode et de la science. À vouloir mathématiser l’éthique, on manquerait l’éthique. Mais cela ne signifie pas que l’éthique ne soit pour Aristote qu’une affaire de persuasion rhétorique. Il s’agit bien plutôt pour lui d’accréditer la possibilité d’une connaissance valide dans un domaine qui à première vue ne semble pas l’autoriser.