Ce qui fait pour nous l’intérêt de l’éthique aristotélicienne, c’est son caractère intempestif, à un double titre.

Nous avons appris à penser la morale d’après Kant comme centrée sur la notion de devoir et consistant essentiellement dans une liste d’obligations et d’interdictions, ou d’après Nietzsche comme la « négation de la vie », et même si ces deux auteurs s’opposent comme un moraliste à un immoraliste, ils ont en commun une idée de l’exigence morale comme essentiellement répressive, ou comme dit Kant, « humiliante » à l’égard des appétits vitaux inhérents à la nature de l’homme.

Les œuvres éthiques d’Aristote — l’Éthique à Eudème, l’Éthique à Nicomaque et la Grande morale, d’attribution plus douteuse — brouillent nos cartes parce qu’elles mettent au centre de la morale le bonheur, c’est-à-dire l’exaltation de la vie.

Par ailleurs, la pensée moderne se caractérise à ce sujet par un grand pessimisme, celui que Nietzsche a trouvé chez Schopenhauer, et contre lequel il a lutté toute sa vie. La racine de ce pessimisme est le nihilisme enseigné par Schopenhauer, à savoir l’affirmation que l’existence en général est dépourvue de sens, et que « l’humanité », dit Nietzsche, « n’a aucun but au total » (Humain, trop humain, I, § 33), n’étant destinée qu’à l’anéantissement.

Ce pessimisme demeure dans les « philosophies de l’absurde ». Camus écrit qu’« il faut imaginer Sisyphe » — c’est-à-dire l’homme — « heureux », ce qui semble bien signifier que le bonheur n’est jamais qu’une fiction imaginaire, parce que l’homme ne cesse de viser des sommets en sachant qu’il est d’avance condamné à l’échec. Sartre écrit de la même façon que « l’homme est une passion inutile » (L’être et le néant, p.708), le terme de passion renvoyant ici non seulement à tout ce qu’il peut y avoir de passionné dans l’existence humaine, mais peut-être plus encore au thème chrétien de la Passion rédemptrice du Christ.

Aristote quant à lui voit dans le bonheur, et d’abord dans le désir qui y fait tendre, ce qui donne son sens à la vie humaine, mais dans la mesure précisément où il s’agit d’un but réalisable, et non pas d’un idéal qui, si on devait le tenir pour irréalisable, devrait être considéré non pas comme un véritable but, mais comme une illusion.

On peut aborder la morale d’Aristote comme un élément de réponse à la question de savoir si le bonheur peut être considéré comme la destination de l’homme, ou au contraire comme une fiction illusoire, ce qui ne peut qu’entraîner l’indifférence pratique à son égard, qu’il s’agisse de son propre bonheur ou de celui d’autrui.

La morale d’Aristote est la première forme philosophique de l’eudémonisme philosophique, auquel il a donné une forme beaucoup plus élaborée que les autres écoles philosophiques de l’Antiquité.