Si l’on s’en tient à l’étymologie, « l’expérience » est le fait d’éprouver ce que l’on éprouve, et l’adjectif « mystique » qualifie, sous la plume du pseudo-Denys, le type de connaissance qui a lieu dans la mesure où un homme est uni à l’Absolu. On peut par conséquent être tenté de soupçonner l’expression « expérience mystique » de pouvoir désigner certains vécus illusoires, en particulier des vécus qui abondent là où fleurissent les diverses traditions religieuses. Lisons à cet égard le deuxième chapitre des Deux Sources de la morale et de la religion :

« Le spectacle de ce que furent les religions et de ce que certaines sont encore est bien humiliant pour l’intelligence humaine. Quel tissu d’aberrations ! L’expérience a beau dire « c’est faux » et le raisonnement « c’est absurde », l’humanité ne s’en cramponne que davantage à l’absurdité et à l’erreur. » (Les Deux Sources (cité : DS), p. 1061 / 105).

Bergson sait qu’en raison de l’irrationalité qui caractérise pour une large part « les religions », la soif d’ultime vérité qui, depuis la Grèce antique, mérite d’être désignée du beau nom de « philosophie » se veut autonome par rapport aux croyances religieuses. Il sait que cette volonté a été affirmée de manière particulièrement vigoureuse par un Descartes ou un Kant – chacun à sa manière. Non seulement il connaît cette exigence d’autonomie, mais il s’y conforme dans tous ses textes antérieurs aux Deux Sources (1932).

Et cependant, malgré le soupçon qui entoure l’adjectif « mystique » et malgré l’exigence d’autonomie qui semble constitutive de la philosophie, Bergson soutient dans les Deux Sources que la raison philosophique est fondamentalement vouée à puiser dans ce qu’il nomme « l’expérience mystique » une vérité décisive, une vérité que la philosophie ne peut trouver nulle part ailleurs. Non seulement l’hétéronomie dans laquelle Bergson paraît ainsi dénaturer la raison philosophique tient au fait que l’expérience en question est « mystique », mais il s’agit d’une expérience qui peut n’être pas effectuée par le philosophe lui-même ; le philosophe doit alors se fier à des témoignages.

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