Disons d’entrée de jeu que cette étude ne se propose pas de confronter terme à terme les éléments relevant d’un savoir scientifique (médical et physiologique) présents dans Le Rêve de D’Alembert et les éléments de ce même savoir rassemblés et classés dans le texte connu sous le titre des Éléments de physiologie.

En effet, effectuer ce travail supposerait que l’on puisse commencer par repérer précisément l’état des connaissances scientifiques de Diderot au moment de la rédaction des dialogues, afin de mesurer ses emprunts et la façon dont ils sont réinvestis dans le texte. On sait la complexité de cette modalité dans la mesure où elle obéit à un processus d’« assimilation », au sens quasi digestif, et donc d’appropriation-réappropriation, relevant de procédés de citations plus ou moins explicites, de collages, de détournements, que Diderot pratiquait avec virtuosité. Il faudrait ensuite suivre les réélaborations de concepts et de thèmes proprement philosophiques, manifestant l’inscription de Diderot dans une tradition philosophique matérialiste et libertine. Il faudrait, à la suite, tenter d’articuler ces deux niveaux, celui qui relève de l’information scientifique et de son assimilation diderotienne, et celui qui concerne son appartenance au matérialisme, saisi lui-même dans ses différences par rapport à ses contemporains (La Mettrie, Helvétius et d’Holbach), comme dans son adhésion à ce qui fut leur fond commun. Il conviendrait enfin, après avoir suivi le travail de lectures et de prises de notes de Diderot qui aboutira aux Éléments, postérieurement au Rêve, de mesurer les similitudes et les écarts entre ces deux textes, pour pouvoir s’interroger sur la signification de la présence ou de l’absence de tel ou tel élément du savoir scientifique dans un texte de philosophie spéculative matérialiste, et en tirer des enseignements concernant un tel usage philosophique de la science. Dans cette voie, il faudrait se prononcer sur le statut des Éléments de physiologie eux-mêmes dont on sait le disparate. Du point de vue de la méthode, il y aurait à montrer comment Diderot passe constamment des descriptions du corps humain et des fonctions des organes, presque toujours empruntées à un savoir livresque, à l’interprétation de ces phénomènes, à des conjectures, sous la tentation presque toujours présente de la « spéculation ».

La question qui sera examinée ici est plus limitée. Posant que Le Rêve est un texte philosophique, qui s’attache, comme on sait, à exposer et défendre la thèse selon laquelle la sensibilité est une propriété essentielle de la matière, et remarquant que l’effort pour établir cette thèse emprunte indifféremment à des modes d’arguments philosophiques, à la fiction d’un rêve et à des références scientifiques, relevant enfin le caractère digressif, non linéaire, « polypeux », en somme, du texte, on voudrait se demander quel est le statut des discours qui y sont tenus. Cette question étant encore trop générale et donc trop vague, on la précisera ainsi : de quelles façons les dialogues intègrent-ils des éléments de savoir scientifique mis au service, non prioritairement, de l’avancement de la science, mais d’une thèse philosophique ?

https://journals.openedition.org/rde/153#xd_co_f=YjE2ZDRmODEtZmU5ZC00ZjZiLWI4NTktZWVlZjcxNjY2MGEy~