Les Pensées sur l’Interprétation de la nature publiées en 1753 recèlent pour le lecteur moderne un pouvoir de fascination que ni la forme littéraire elle-même, pensées en apparence fragmentées, conjectures jetées sur le papier, ni les rapprochements possibles avec l’Encyclopédie, ni le rappel insistant de l’inspiration baconienne, évidente dès le titre, n’épuisent totalement. Comme l’a bien dit Jean Varloot, aucune des formules choisies pour définir les Pensées sur l’Interprétation de la nature, « écho des débats actuels », « second Discours Préliminaire », « introduction à la méthode expérimentale » ou « traité d’épistémologie » ne livrent la pluralité des significations de ce qui est avant tout « une œuvre personnelle et ambitieuse ». Si tel est le cas, c’est peut-être que l’unité secrète du livre, son fil d’Ariane est à chercher non dans un classement des thèmes et dans l’arrangement d’un plan, dont l’utilité est pourtant évidente, mais dans l’orchestration d’une problématique qu’on pourrait énoncer ainsi: la philosophie naturelle implique un lien intime entre la méthode à suivre dans la recherche de la vérité, la conception que l’on se fait de la nature, et l’expression qu’on en donne. En ce sens, le fil tendu entre le commencement et la fin des Pensées représenterait une trajectoire orientée, allant de la réflexion sur la nature à l’interrogation sur la matière, et plus précisément sur le problème de son hétérogénéité…

https://www.persee.fr/doc/rde_0769-0886_1991_num_11_1_1121