L’art et l’expérience esthétique peuvent avoir une fonction critique. Les œuvres d’art procèdent à une suspension du monde ordinaire, et reconstituent le monde d’un autre point de vue. L’art en ce sens ne produit aucune évasion : il crée un point de fuite par lequel on s’extrait du réel, mais en restant en lui. Il permet un retour vers le monde, et le fait voir autrement. Dans les écrits de Diderot, et en particulier dans la Lettre sur les aveugles, une telle opération n’est pas menée par l’œuvre d’art, mais par une expérience « esthétique » au sens premier, l’expérience des sens. Le moment critique, que l’art rend possible et qui l’apparente à la science, sera ici examiné du point de vue des sens eux-mêmes. La figure de l’aveugle, comme celle du sourd-muet proposent ce point de fuite par lequel, sans sortir du monde, on en renverse l’ordre usuel, on en défait l’évidence. La critique est ici opérée du point de vue de celui à qui manque un sens. La déficience est examinée à travers une variation expérimentale, qui fait entrer en scène différents personnages, des hommes, des femmes — incarnant selon Diderot la sensibilité, et non l’abstraction métaphysique —, des aveugles réels ou inventés, de caractère et d’éducation différents, des muets… Loin d’offrir un point de vue tronqué sur le monde, le manque d’un sens (et en particulier de la vue) fonctionne comme une riche altérité au monde ordinaire, susceptible de le mettre en question. La sensation est au principe de la constitution du monde; la perspective de l’aveugle permet donc de mettre en évidence l’étrangeté du monde ordinaire, d’exhiber son fonctionnement. Nous étudierons d’abord la fonction critique de la sensation.

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