C’est D’Alembert qui, en 1751, signe l’article AVEUGLE, alors que depuis sa Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient (1749) Diderot faisait figure de premier spécialiste français sur le sujet. Mais c’est précisément parce que Diderot est l’auteur de la Lettre, que le co-directeur de l’Encyclopédie le rédige « à sa place ». En effet, sitôt l’ouvrage anonymement publié, son auteur fut démasqué et emprisonné à Vincennes. Ce furent, au premier chef, les quatre éditeurs de l’Encyclopédie (Durand, Le Breton, David l’aîné et Briasson) qui, inquiets de l’arrêt brutal de l’entreprise, parvinrent à fléchir les autorités et à le faire libérer. Difficile dans un tel contexte de faire paraître un équivalent de la Lettre, y compris de façon anonyme, dans un ouvrage co-dirigé par Diderot. Écrire un texte épuré des passages incriminés par la censure n’était pas davantage envisageable pour le Philosophe : une telle option aurait été perçue comme un pied de nez intolérable, ce qui aurait compromis la publication du grand ouvrage. Comment Diderot pouvait-il s’y prendre pour traiter un sujet – la cécité – alors central dans sa pensée ? En adoptant avec D’Alembert une stratégie commune : le géomètre signerait l’article en laissant de côté les morceaux jugés condamnables. C’est ainsi que D’Alembert cite amplement l’ouvrage de son ami, tout en respectant, du moins en apparence, les exigences de la censure. En définitive, cet article est peut-être l’unique texte à pouvoir être considéré comme une œuvre commune aux deux hommes, un morceau écrit à quatre mains. L’autocensure des co-éditeurs de l’Encyclopédie porta les fruits escomptés : ni Diderot ni D’Alembert ne furent sanctionnés, et l’article AVEUGLE échappa à la censure.

Mais à quel prix ? L’article constitue certes une publicité de taille pour la Lettre sur les aveugles, mais un texte amputé du matérialisme athée de Diderot présente-t-il encore un intérêt ? Est-ce à dire cependant que le propos de D’Alembert ne vaut qu’à titre de renvoi vers l’œuvre princeps ? On constate au contraire que les co-éditeurs et amis parviennent, discrètement, à réaffirmer l’athéisme de la Lettre. De plus, D’Alembert, pour la première fois peut-être dans l’histoire de la philosophie, fait passer le monde des aveugles du statut de moyen au service de la pensée, à celui de fin en soi, ou d’objet à part entière de l’analyse philosophique.

https://www.cairn.info/revue-recherches-sur-diderot-et-sur-l-encyclopedie-2017-1-page-163.htm