Le concept d’état de nature, qui constitue l’une des pièces maîtresse des philosophies politiques du XVIIème et du XVIIIème siècle, est le résultat de la rencontre dans le domaine de l’anthropologie politique de deux courants de pensée relevant chacun de problématiques fort différentes, mais desquelles sortira un concept nouveau de la nature humaine.

Le premier est l’effort de la pensée juridique et politique pour se dégager de la théologie. Le droit et la loi deviennent progressivement porteurs d’une obligation qui n’est plus le simple corrélatif d’un commandement divin. Cet effort exige la constitution d’un ordre naturel subsistant par lui-même, comportant ses normes et ses valeurs, hors de toute référence directe au droit divin et à la révélation.

La découverte du nouveau monde fournissait un terrain privilégié pour l’élaboration et la mise à l’épreuve des nouvelles théories juridiques. Les Indiens ont-ils un pouvoir véritable naturel ou civil ? L’enjeu de la question était le statut de ces êtres étranges, vivant en marge de la grâce et de la vraie religion. Les arguments ne manquaient pas pour leur refuser tout statut de droit parce que pécheurs hérétiques, fous, insensés, esclaves par nature. À l’opposé, la dissociation du droit naturel et du droit divin, en même temps que la limitation au seul domaine spirituel du pouvoir de l’église permettait déjà à Francisco de Vitoria, par exemple, de rendre aux Indiens un statut de droit à la fois naturel et civil ainsi qu’une place dans la communauté internationale. S’élabore donc le concept d’un statut naturel de l’homme en deçà de la grâce et que le péché ou l’hérésie n’aliène pas : « l’infidélité n’empêche personne d’avoir un pouvoir véritable ». Le concept de l’homme naturel apparaît ainsi comme une laïcisation de la notion théologique d’état de l’homme sans la grâce, qui ne cessera d’animer les conceptions de l’état de nature.

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