Comment penser à la fois la rationalité de l’univers et la consistance ontologique du singulier ? C’est là la question centrale de la philosophie de Leibniz. Avec les modernes, avec Descartes, Hobbes et Spinoza, il faut penser un monde de pleine actualité, un monde qui a pris congé de l’être en puissance, du potentiel, du possible, de tout ce qui pourrait se soustraire à la visibilité, un monde sans indétermination, condition de sa pleine rationalité. Seulement, poser ainsi un être auquel rien ne manque, déployer une ontologie radicale de l’essence actuelle, n’est-ce pas nécessairement proposer l’être comme puissance infinie et frapper d’irréalité tout ce qui est fini ? Leibniz a voulu lui sauver l’être du fini en tant que fini tout en établissant la pleine rationalité du tout. Mieux, il a voulu faire voir que ce ne peut être que par l’affirmation de soi du singulier, du fini que peut être fondée de façon cohérente l’harmonie universelle. Ce projet a impliqué deux tâches corrélatives. Il a fallu d’abord passer de la philosophie de Spinoza qui ne fait droit qu’à un seul point de vue à une philosophie qui fasse droit à une multiplicité infinie de perspectives variées. Déployer une multitude de points de vue sur l’univers, déployer l’univers comme la multitude de points de vue qu’on peut prendre sur lui, c’est en effet affirmer que l’être enveloppe le multiple et montrer qu’un tel être multiple ne peut s’offrir que selon une multiplicité de perspectives. Mais ce n’était pas encore assez : il a fallu aussi donner consistance au multiple, au fini, ne pas résorber immédiatement le multiple dans l’un, le fini dans l’infini, ce qui revenait à établir la consistance de ce qui compose la multiplicité, soit la consistance d’être de l’étant comme singulier.

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