Ce que l’on désigne aujourd’hui sous le vocable de doctrine des droits de l’homme résulte d’un long processus d’amalgame, marqué d’une part par l’occultation progressive du contexte problématique de sa formation au XVIIIe siècle, d’autre part par la prépondérance croissante accordée à la référence kantienne. Ce trait a été fortement accentué dans les dernières décennies. On peut en voir un des effets majeurs dans une tendance à lire Rousseau au crible de Kant. Là où Alexis Philonenko avait d’abord montré comment Kant constitue sa pensée politique à partir de Rousseau, dans un double rapport de reprise et de déplacement, on voit de plus en plus fréquemment s’exprimer des lectures rétrospectives faisant de Rousseau un Kant en puissance, voire un Kant inabouti. C’est particulièrement le cas dans toute une série de textes récents de Simone Goyard-Fabre. Ainsi peut- on lire, à propos de la notion de contrat social : « Le contrat social n’exprime pas, selon Rousseau, la genèse de la société civile, mais sa fondation pure, c’est-à-dire sa condition de possibilité. Le tort de Rousseau, en l’occurrence, serait tout au plus de ne pas avoir su forger l’outillage lexical qu’exige une logique transcendantale. Mais, évidemment, Rousseau n’est pas Kant ». Ou encore, à propos du droit naturel : « Il en élabore et en affine le concept en préparant — sans le savoir — la révolution copernicienne du droit que quelques années plus tard, Kant accomplira dans sa Rechtslehre ». La compréhension de la volonté générale comme universelle, et plus généralement l’assimilation de la notion de généralité à celle d’universalité est le symptôme le plus fort de ce recouvrement. On trouve les formules les plus nettes à cet égard sous la plume de Gérard Mairet : « Le critère de l’universalité est le critère unique et décisif de la loi au sens propre. C’est là une découverte capitale de Rousseau dont Kant se souviendra ». Le texte qui suit voudrait, en mettant à jour le statut de la généralité chez Rousseau, souligner la profonde altérité de sa pensée et, par là, restituer la dimension problématique de la fondation de la doctrine des droits de l’homme au XVIII siècle.

Documents joints