L’Unique et sa propriété selon Max Stirner

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Introduction : le cas Stirner

Comme Nietzsche a pu parler du cas Wagner, on peut, par analogie, évoquer le cas Stirner dans l’histoire de la philosophie allemande, après la mort de Hegel et la naissance des Jeunes-Hégéliens. Par cette dénomination, les historiens désignent l’aile gauche de l’école hégélienne, formée par les auteurs et les penseurs, qui se sont démarqués de l’aile droite, représentée par les gardiens de l’orthodoxie du maître. Max Stirner (1806-1856) participe pleinement de ce mouvement de contestation de l’idéalisme hégélien. En ce sens, il partage de nombreux points communs avec les critiques de l’idéalisme : l’affirmation de la pleine réalité du sensible, la critique des illusions de la spéculation, l’athéisme. Mais Stirner reste un marginal par sa radicalité, car il ne rattache pas ces critiques à la formation d’une pensée ou d’un système qui déboucherait sur l’action collective, ou sur la transformation révolutionnaire des rapports sociaux. Cette marginalité assumée fait tout l’intérêt de cette pensée, qu’on a eu trop souvent tendance à réduire à un épisode dans l’histoire de l’anarchisme. Qu’il y ait des liens entre l’individualisme et la critique du pouvoir et de toute structure d’autorité, c’est un fait ; qu’il y ait un rapport entre l’anarchisme et l’émancipation des individus (de nature religieuse, intellectuelle), c’est un truisme. Il resterait à prouver que dans L’Unique et sa propriété, Stirner serait le chaînon manquant entre anarchisme et individualisme. C’est peut-être le cas pour la réception critique de l’œuvre de Stirner, sans qu’on puisse l’établir à proprement parler pour Stirner lui-même. Une simple recension des termes confirme, sans a priori, cette prudence interprétative. Le terme Egoismus apparaît 91 fois dans l’œuvre, le terme Egoisten 75 fois, le terme individuum 4 fois, le terme Anarchie une seule fois, alors que le terme Individualismus est absent. On ne peut donc pas opérer de l’extérieur, avec des concepts définis au préalable, sur cette œuvre, pour en faire l’illustration d’une thèse sur l’individualisme ou l’anarchisme.

On se propose ici d’apporter un éclairage sur cette œuvre, en insistant sur trois aspects. Le premier porte sur la spectrologie de Stirner, sa théorie des fantômes, qui est en même temps une déconstruction des formes du sacré. Cette théorie forme une alternative à la théorie matérialiste qui échoue à saper la nature du sacré.

Le deuxième porte sur la nouvelle théorie de l’aliénation qui en découle : la critique anthropologique de la religion (Feuerbach) échoue à dépasser l’idéalisme religieux qu’elle combat, car elle conserve intacte l’idée du sacré. Les théories politiques et sociales qui veulent libérer l’homme de l’oppression contribuent à renforcer celle-ci, en conservant la structure intellectuelle de la domination. L’émancipation est la clef pour briser celle-ci, à condition de pousser la négativité dialectique jusqu’à son terme, jusqu’à la destruction de toute universalité, après la remise en cause de toute positivité.

Le dernier point porte sur le statut de cet Unique et de la société qu’il forme avec ceux qui, sans être lui, sont comme lui, des égoïstes. On évoquera d’abord la réappropriation du Moi par soi. On présentera ensuite les caractéristiques générales de l’association (Verein), censée déjouer les formes de solidarité naturelle (la famille, la nation) et les contraintes de la société civile, dans une logique qui fait prédominer le propre sur la liberté.

Dans la présentation de ces trois points, on suivra l’ordre du livre, sans s’interdire de modifier l’exposition des idées, car Stirner se répète souvent.

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