On a parfois considéré qu’il y avait deux Wittgenstein, celui du Tractatus et celui d’après. Il semblerait plutôt qu’on ait affaire à deux attitudes philosophiques ou deux inflexions de pensée relatives aux problèmes du langage et de la logique. La première s’exprime dans la préface du Tractatus qui voit un lien étroit entre les problèmes philosophiques et la logique du langage ordinaire : « On pourrait résumer tout le sens du livre en ces mots : tout ce qui peut être dit, peut être dit clairement ; et ce dont on ne peut parler on doit le taire » (Tractatus, préface). Le langage ordinaire qui dépend du monde par le biais de l’organisme doit retrouver le lien avec la logique du monde ou l’ensemble des possibilités qui peuvent être pensées. La construction d’une langue logique artificielle vise plus la clarification ou résolution des problèmes philosophiques que la formalisation des sciences formelles (mathématiques) ou du réel (sciences de la nature).

Dans son premier ouvrage Wittgenstein adopte une position que l’on pourrait qualifier de dogmatique et même arrogante : « En revanche, la vérité des pensées communiquées ici me parait intangible et définitive. J’estime donc avoir résolu définitivement les problèmes, pour ce qui est de l’essentiel. Et si je ne fais pas erreur en cela, la valeur de ce travail sera d’avoir montré combien peu a été accompli quand ces problèmes ont été résolus » (id.).

Du Tractatus aux Remarques philosophiques il n’y a pas deux pensées différentes mais l’approfondissement d’une pensée qui se cherche. Dans la préface des Remarques philosophiques, il rappelle que les remarques exprimés dans son livre ne sont que des « sédiments » d’une recherche qui s’est étalée sur 16 ans. Aux aphorismes souvent elliptiques du Tractatus succède une abondance de remarques, d’expériences de pensée portant sur des objets différents : si les problèmes posés sont voisins, le ton a complètement changé. Devant la difficulté de les réunir en un livre, il a compris la difficulté de les faire converger en une seule direction « car mes pensées se paralysaient dès que j’allais contre leur pente naturelle et que je les forçais à aller dans une seule direction […] Les remarques philosophiques de ce livre sont, en quelque sorte, des esquisses de voyage nées de ces longs parcours compliqués ».