La question peut, à première vue, paraître étrange, surprenante. En effet, l’oubli est, le plus souvent, associé à un phénomène négatif : un défaut, une défaillance, une perte, qui nous renverrait à la fois à notre propre imperfection, à notre finitude, et à notre inscription dans une temporalité agissant sur nous dans le sens de la destruction. Lorsqu’Aristote dit du temps qu’il est « principe de destruction » (Physique, IV), il ne l’est pas seulement par les dégradations et l’usure qu’il impose aux choses, par les effets physiques de la dégénérescence et du vieillissement : il l’est aussi sous la figure de l’oubli. L’oubli est l’œuvre inexorable du temps. Dès lors, comment pourrait-on parler d’un « devoir d’oubli » si l’oubli se caractérise conjointement par sa négativité et son inéluctabilité ? Il n’y a pas de sens à faire de ce qui s’impose à nous de manière inéluctable, l’objet d’une obligation. En revanche, on peut très bien concevoir la notion d’un « devoir de mémoire » : ne pas oublier, entretenir le souvenir des grandes tragédies historiques contemporaines, de ceux que la violence des hommes a engloutis, des souffrances et des abominations dont nos semblables ont été victimes, cela peut constituer un devoir. Car la mémoire ne peut se maintenir qu’au prix d’un effort, et nous pouvons nous sentir redevables envers ceux qui nous ont précédés. Au vu de ces deux considérations, il semble, sinon contradictoire, du moins problématique, d’invoquer la notion d’un « devoir d’oubli ».

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