Corps et chair. Phénoménologie du corps

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Le corps propre : l’originalité d’un phénomène originaire

Le problème philosophique du corps, c’est le corps propre. Mais pour saisir ce que signifie le corps propre, plutôt que de tenter d’articuler l’explication physique des corps et l’analyse métaphysique du corps humain, c’est-à-dire de distinguer et d’unir l’esprit et le corps, il faut partir du corps lui-même, tel qu’il se donne à la conscience. Le corps propre est sa manière d’apparaître : l’être propre du corps propre est son apparaître. Autrement dit, la méthode doit être phénoménologique. Mais on ne peut décrire le phénomène du corps, dégager le corps propre comme phénomène original, sans reconnaître son caractère originaire. Aussi, si la philosophie du corps est nécessairement une phénoménologie du corps propre, celle-ci est nécessairement une phénoménologie qui pose le corps propre comme le phénomène originaire —toute la difficulté étant de savoir comment il apparaît pour se donner comme la sphère du propre.

Le corps est assurément une réalité ambiguë, chose qui est mienne, chose que je suis. L’expérience du corps manifeste cette ambiguïté qui contient la différence du corps propre. D’un corps simplement physique, je peux faire le tour, effectuer sur lui une infinité de visées perceptives différentes et concordantes, multiplier à son sujet les points de vue. En même temps, la possibilité de son absence est constitutive de son mode de présence à ma conscience : l’objet est donné comme par sa distance avec moi et donc, avec cette distance, par la possibilité de son absence. La chose est présente dans l’exacte mesure où elle peut ne pas l’être. Au contraire, le corps propre est ce corps qui est mien, c’est-à-dire précisément un corps qui se présente toujours du même côté – il est moins devant moi qu’avec moi, moins objet de ma perception que ce qui accompagne ma perception des choses — et donc donné dans une présence invariable. Mon corps n’est pas vraiment un objet puisque je peux par principe me détourner d’un objet, ce qui est impossible avec mon corps. Un objet qui ne me quitte pas n’est pas un objet. La capacité de ma conscience à explorer le monde a pour condition l’impossibilité d’explorer mon corps. « En d’autres termes, j’observe les objets extérieurs avec mon corps, je les manie, je les inspecte, j’en fais le tour, mais quant à mon corps je ne l’observe pas lui-même : il faudrait, pour pouvoir le faire, disposer d’un second corps qui lui-même ne serait pas observable ». Mon corps est l’origine non perceptible de la perception des choses qui ne sont pas moi. Je vois par lui donc je ne le vois pas : « en tant qu’il voit ou touche, mon corps ne peut donc être vu ni touché. Ce qui l’empêche d’être jamais un objet, d’être jamais “complètement constitué”, c’est qu’il est ce par quoi il y a des objets ». Les objets sont là, autour de moi, d’une présence relative, sur le fond d’horizon de mon monde, dont mon corps est l’origine. Si la variation des perspectives sur les objets est possible, c’est à partir d’une condition qui résiste à toute variation perceptive, c’est-à-dire mon corps : « Le corps n’est donc pas l’un des quelconque des objets extérieurs, qui offrirait seulement cette particularité d’être toujours là. S’il est permanent, c’est d’une permanence absolue qui sert de fond à la permanence relative des objets à éclipses, des véritables objets »

Par ailleurs, si je le touche, il n’arrive pas ce qui se produit pour la perception d’un autre corps : une saisie de propriétés sensibles (douceur, froideur…) – à tort attribuées à la nature de la chose pour Descartes. La perception de la chose produit immédiatement la différence entre le moi et non-moi. Au contraire la perception du corps propre s’enrichit d’une possibilité nouvelle de perception. La sensibilité qui permet au corps d’affecter d’autres corps ou d’en être affecté se réfléchit elle-même. La main touchante devient touchée et inversement. Et cette propriété du toucher s’étale sur tout le corps qui s’éveille comme la statue de Condillac à la sensibilité de lui-même. Cet événement qui rend le corps propre capable d’être senti comme sensible peut être précisément nommé la « chair » : le concept positif de cette différence du corps propre par rapport aux autres corps (Körper) c’est la « chair » (Leib).

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