[…] Nous devons à Pinel la naissance de la clinique proprement dite, entendue comme démarche consciente et systématique. Nous devons à la psychiatrie française la mise en forme d’une démarche médicale sensible et vivante, très proche des données cliniques et de leurs particularités. Nous devons par contre à la psychiatrie allemande la naissance d’une psychiatrie systématisée qui aura son point culminant avec Kraepelin. Or l’édition classique du traité de Kraepelin, la sixième édition de son Compendium de psychiatrie est publiée en 1899. C’est la même année que L’interprétation des rêves de Freud.

Nous voyons donc apparaître, dans ce débat, la psychanalyse.

Or, sur ce point, la psychanalyse elle-même ne s’y est pas retrouvée d’emblée. On pourra même dire que seulement une partie de la psychanalyse s’y est retrouvée. Une autre partie se cherche encore. Mais il faut dire que, aussi, la partie qui a su dire du neuf sur la folie et sur la maladie mentale, il lui a fallu du temps pour trouver son sillon, trouver son issue.

En effet, en principe, rien n’était plus loin de la psychanalyse que la maladie mentale proprement dite. Ce que Freud avait découvert, c’est à dire, ce dont les hystériques se plaignaient, à savoir des symptômes inscrits sur leurs corps, en réalité étaient des signes qui renvoyaient à une autre problématique, dont ces femmes hystériques n’étaient absolument pas – au moins consciemment – au courant. Pourtant, cette problématique était bien réelle et contraignante dans leur vie et dans leur comportement.

Comme tout le monde sait, Freud, à ces folles du monde moderne que sont les hystériques, au lieu de leur imposer une cure médicale ou un traitement pharmacologique, prit le soin de les écouter.

Il découvrit alors deux choses: primo, qu’en les écoutant, une autre modalité de cure prenait forme, une cure apparemment inédite, bien qu’elle soit vieille comme le monde – comme le note Jacques Lacan dans Télévision – une cure de la parole.

Lacan fait référence au fait qu’avant les psychanalystes, c’était les philosophes et les religieux qui avaient su comprendre que la parole, comme telle, guérit.

Et, secundo, Freud découvrit qu’en écoutant ces hystériques dans leur cure de parole, un autre monde, une autre réalité, une autre scène, dit-il, prenait consistance. Autre scène, il s’agit là d’une définition de l’inconscient, qui recommandait le surgissement du symptôme et qui était sensible à la parole de Freud, parole qui venait dire quelque chose sur ce symptôme, qui l’interprétait, et qui mettait dès lors à nu le sens de cette réalité cachée, ce que Freud appela l’inconscient.

Arrêtons-nous un instant sur ces faits: les jeunes femmes hystériques freudiennes – Anna O., Emmy, Lucy, Elisabeth, surtout Dora et aussi la jeune femme homosexuelle – ne sont pas des personnes affectées d’une maladie mentale proprement dite. Oui, elles sont folles, mais folles – comme dira plus tard Lacan – comme sont folles toutes les femmes.

En d’autres termes, la folie de ces femmes n’a rien à voir avec la maladie mentale. Parce qu’il s’agit de cette folie qui habite tout être parlant. Il s’agit de la psychopathologie de la vie quotidienne. Elles sont folles, comme vous et moi… Et nous pouvons aussi ajouter dans cette liste beaucoup de personnes parmi les patients de Freud, le petit Hans, par exemple, et l’homme aux rats. […]

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