Entrées par Porée Jérôme

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La valeur de la personne

Les discussions en éthique médicale aussi bien que dans d’autres domaines mobilisent sans cesse la notion de personne – associée généralement à une autre : celle de dignité. Parler de la « dignité de la personne », c’est attribuer à celle-ci une valeur intrinsèque ; c’est supposer donc qu’elle vaut indépendamment de ses actions ou de son utilité sociale. Mais qu’est-ce qu’une personne ? Et quel est le fondement de sa dignité ? On peut s’étonner que ces questions soient rarement posées ou qu’elles n’appellent qu’une réponse de principe. Dans le Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, il n’y a pas d’entrée pour la notion de personne : le point central de toute éthique et de toute philosophie morale est un point aveugle. Il en est de même de la notion de valeur lorsqu’on l’attribue à la personne.

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Amour et justice

Ces termes – « amour » et « justice » – paraissent irréductiblement opposés l’un à l’autre. L’opposition n’est pas seulement d’ordre théorique. Si l’Etat ne paye pas ses magistrats pour effeuiller la marguerite, il ne leur permet pas non plus de s’épancher sur le sort de ceux dont ils jugent les conduites. L’objectivité du jugement est à ce prix – et l’impartialité du juge. D’ailleurs la justice tient à la loi et s’applique également à tous, quand l’amour vient du cœur et s’adresse électivement à chacun.
L’opposition ne disparaît pas si l’on pense l’amour dans les catégories du christianisme. « Aime ton prochain » ? La justice ne connaît aucun proche ; elle a pour conditions une certaine distance et une certaine impersonnalité. « Pardonne à tes ennemis » ? La justice tient ces ennemis pour ceux de la société entière ; ce sont les délinquants et les criminels dont elle condamne les actions et qu’elle doit empêcher de nuire. « Aie pitié de l’homme coupable comme de l’homme souffrant » ? La justice sanctionne le coupable et ne connaît la souffrance que dans ses manifestations extérieures et mesurables.

L’impératif moral

La vulgate kantienne nous a habitués à associer deux termes dont le rapport paraît aller de soi. La notion d’impératif est voisine en effet de celles d’ordre et de commandement, qui concernent des actions que nous devons accomplir et qui font partie, à ce titre, de notre idée commune de la morale. La grammaire pourra nous faire distinguer dans ce sens entre l’indicatif de nos constats, l’optatif de nos désirs et l’impératif de nos devoirs. Mais des notions voisines ne sont pas forcément liées entre elles ; et la grammaire contribue elle-même à brouiller ces distinctions apparemment claires. Il n’est qu’à considérer un ordre donné par un tyran, ou même par un représentant légal : ils n’ont pas – ou pas immédiatement – de signification morale. Il en est de même d’énoncés tels que « Tue le ! » ou « Crève donc ! ». Il s’agit moins d’ailleurs, dans ce dernier cas, d’un ordre que d’un souhait. Si l’on ajoute que l’impératif sert aussi, dans la langue courante, à exprimer le conseil ou la prière… Passant du plan grammatical au plan logique , on pourra remarquer encore, à l’inverse, que des énoncés qui ont un contenu moral n’ont pas forcément une forme impérative ; c’est le cas des énoncés évaluatifs , par opposition aux énoncés prescriptifs.

Le souverain bien

L’expression de « souverain bien » apparaîtra désuète à l’individu moderne. Il la regardera comme le vestige d’une époque révolue. Cet individu en effet désigne, par ce nom de « bien », l’objet présent de son désir. D’autres, sans doute, ont d’autres désirs, et il admettra volontiers – car il est tolérant – que le même mot ait pour eux une autre signification. Mais il niera par la même raison qu’il existe des critères propres à établir la supériorité d’un bien sur un autre. S’il adopte spontanément une théorie morale, ce sera donc l’émotivisme, selon lequel nos évaluations relatives au bien et au mal expriment seulement nos préférences privées. Et il conclura sans hésiter d’une telle théorie à la pluralité irréductible des conceptions du bien. Or l’idée de « souverain bien », en quelque sens qu’on l’entende, suppose au contraire qu’il existe un bien supérieur à tous les autres – un bien, qui plus est, susceptible d’être connu comme tel et de servir d’étalon au jugement que nous portons sur ces derniers. Elle suppose, autrement dit, qu’il existe une hiérarchie des biens, dont la tâche d’une philosophie morale est de nous donner l’intelligence.

Fonder la morale ?

Selon le poète, « la rose est sans pourquoi : elle fleurit parce qu’elle fleurit ». Il semble cependant qu’il en aille autrement des actions humaines. Il arrive ainsi qu’ayant agi d’une certaine manière, nous nous demandions si nous avons bien ou mal agi. Il arrive aussi que, croyant avoir bien agi, nous nous demandions si nous sommes « fondés » à le croire : nous cherchons alors à justifier notre croyance. Nous pouvons, pour cela, nous contenter d’invoquer nos sentiments ou notre situation du moment ; mais nous pouvons aussi nous mettre en quête d’une raison propre à convaincre quiconque que nous devions agir ainsi. Si cette quête aboutissait, alors le jugement que nous portons sur notre conduite serait universel et nécessaire ; et il en irait de même, plus généralement, du sens de ces mots : « bien » et « mal ».

Vivre en philosophant ?

Primum vivere, deinde philosophari : qui, aujourd’hui, ne fait pas spontanément sienne la locution proverbiale ? Qui donc peut encore entendre l’injonction – contraire – de «vivre en philosophant » ? C’est cette injonction, on le sait, qui fait dire à Socrate devant le tribunal populaire d’Athènes – celui même qui allait bientôt prononcer sa condamnation à mort – que « le plus grand des biens pour l’homme [est] de s’entretenir tous les jours de la vertu et d’autres sujets, en [s’]examinant [soi]-même et les autres », tellement qu’ « une vie sans examen ne vaut pas d’être vécue » . Le mot grec pour « examen » est exetasis et le verbe correspondant exetazdô, pour lequel le dictionnaire donne « interroger », « rechercher avec soin » ou, justement, « examiner à fond » ; et par suite « approuver » au sens de justifier, par opposition à admettre sans justification. Une vie examinée est donc une vie qui refuse de s’abandonner à sa pente naturelle. C’est une vie qui s’interroge sur sa propre justification. L’examen socratique est en ce sens le premier modèle de la réflexion philosophique telle que nous l’entendons.

Le temps raconté, au prisme de l’anthropologie philosophique de Paul Ricœur

Il n’y a peut-être pas d’occupation qui nous soit aussi familière que celle de raconter.
« Alors, raconte ! », nous demande l’ami dont nous avions été séparé quelques années, quelques mois ou quelques heures. L’impératif est superflu : nous l’aurions fait de toute façon. Nos actions, nos passions, nos rencontres, tout enfin nous en fournit le motif ou l’occasion. C’est à croire que la vie même demande récit. Mais pourquoi ? Paul Ricœur répond pour une part essentielle à cette question lorsqu’il remarque que le patient qui s’adresse au psychanalyste, le fait dans l’espoir que sa vie devienne à la fois plus supportable et plus intelligible . C’est la souffrance, alors, qui demande récit. Dans son livre, Paroles suffoquées, Sarah Kofman dit comment ceux qui sont revenus d’Auschwitz n’avaient de cesse de raconter, raconter sans fin, « comme si seul un [récit] infini était à la mesure du dénuement infini » . Primo Lévi le confirme : « le besoin de raconter […] avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la force d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires » . Ricœur en est bien d’accord : « toute l’histoire de la souffrance […] appelle récit » .
Mais quelle est alors la fonction du récit ? De mettre de l’ordre ? de donner un sens ? de partager une expérience ? Une autre réponse est suggérée par le titre du livre de Thierry Hentsch, Raconter et mourir : nous racontons pour ne pas mourir – enfin, pour ne pas mourir tout à fait… Comment ne pas songer ici à l’antique représentation du temps comme un dieu qui dévore ses propres enfants ? Le récit est peut-être le meilleur moyen qu’ont trouvé ceux-ci d’échapper à sa voracité.