Faces de l’action

Y a-t-il des formes élémentaires de l’action ?
La réponse est oui. Il y a action quand, dans le comportement d’un individu, se produit quelque chose d’irréversible qui a été projeté et voulu. Par exemple, sauter d’un plongeoir, ou d’un avion en parachute. Platon, dans Lachès (193 c), s’interroge : « Et s’il s’agit de descendre dans un puits ou de plonger, les hommes qui consentent à s’y risquer sans être du métier ne sont-ils pas plus courageux que ceux qui le connaissent ? » Ce qui est une façon de souligner l’importance de l’entraînement et de la technique pour diminuer les risques. C’est ce que remarque Socrate juste avant : « À la guerre, un homme tient bon et s’apprête à combattre par suite d’un calcul intelligent, sachant que d’autres vont venir à son aide, que l’adversaire est moins nombreux et plus faible que son propre parti, qu’il a en outre l’avantage de la position : cet homme dont la force d’âme s’appuie de tant d’intelligence et de préparations est-il plus courageux que celui qui, dans les rangs opposés, soutient énergiquement son attaque ? » Lachès lui répond : « C’est ce dernier, Socrate, qui est courageux » (193 a-b).
On voit, à travers ces deux passages du Lachès, trois structures élémentaires de l’action : a) quand l’agent est seul et que le risque tient à des choses (le plongeur ou le puisatier) ; b) quand un individu en affronte un autre seul à seul (le duel) ; c) quand, à la guerre par exemple, l’affrontement entre les adversaires est collectif, et que les individus trouvent, dans leur propre parti, des camarades qui peuvent venir à son aide. À partir de là, il est facile de généraliser aux cas où il y a une pluralité d’agents (individus ou collectifs) qui s’allient ou s’opposent.

Collaborer avec le destin : un abandon de toute volonté ?

Prétendre retrouver dans la philosophie antique ce qui constitue notre notion moderne de volonté serait sans doute a priori peu convaincant, et, dans le stoïcisme en particulier, où tout événement résulte du destin, un tel projet semble irrémédiablement voué à l’échec. Il n’empêche : dire que les Stoïciens n’avaient pas la même conception de la volonté que nous ne signifie pas qu’ils n’en avaient pas du tout. Or, en règle générale, nous ne savons pas très bien nous-mêmes ce que nous entendons par volonté, et il peut être tout à fait intéressant de s’interroger sur ce que nous comprenons communément lorsque nous disons « je veux ». C’est tout l’objet de la présente enquête d’analyser une réaction classique de doute voire de rejet, presque instinctifs, à la lecture de certains passages des écrits des Stoïciens, et en répondant aux interrogations que cette réaction soulève, de critiquer notre notion de volonté, et de comprendre ce que les Stoïciens veulent dire lorsqu’ils assurent que seul le sage fait ce qu’il veut, tout en ajoutant qu’il ne veut que ce que veut dieu pour lui…

Discuter, décider, vouloir : Autour du problème de la volonté dans les éthiques de la discussion

Un des problèmes majeurs des éthiques déontologiques contemporaines, autrement dit des éthiques qui cherchent à fonder rationnellement la prétention de nos normes d’action à la validité indépendamment de toute conception substantielle du bien, est celui des mobiles rationnels de la volonté. Le problème se laisse assez aisément formuler : suffit-il qu’une norme d’action soit rationnellement fondée, que la prétention à la validité qui l’anime ait été soumise à l’épreuve d’une évaluation impartiale, pour constituer en même temps un mobile pratique effectif de la volonté ? Ou dit plus trivialement : suffit-il de savoir ce qui est juste pour le vouloir ? La volonté, même animée d’une intention explicitement morale, peut-elle être motivée par la simple forme normative du devoir, sans que lui soit préalablement donnée la visée substantielle du bien ou de la vertu ? Une éthique déontologique ne peut faire l’économie de cette question, puisque c’est celle de son efficacité pratique pour l’action morale en général ; et il est bien inutile de fonder la raison pratique sans la rendre praticable…