La nouvelle thĂ©orie institutionnelle de l’art
https://journals.openedition.org/traces/4266?lang=en
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https://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_1985_num_83_58_6356
Le rapport entre art et morale pose le problĂšme des limites de lâart et de la morale, et ainsi des limites entre minimalisme et maximalisme Ă©thiques. Lâart a toujours Ă©tĂ© le lieu dâune rĂ©sistance contre le maximalisme moral. Y a-t-il une exception « esthĂ©tique » Ă la morale ? Lâart est-il par delĂ le bien et le mal ? Mais peut-ĂȘtre lâanti-moralisme de lâart est-il une exception dans la longue histoire de lâart, une position rĂ©cente et mĂȘme rĂ©gionale. Notre interrogation ici ne porte pas sur lâart en tant que tel, mais sur la morale Ă partir de lâart. Si nous admettons que la morale nâa rien Ă faire dans lâart, jusquâoĂč sommes-nous prĂȘts Ă revendiquer cette position ? On ne proposera pas de rĂ©ponse dĂ©finitive, mais lâart, et lâart contemporain notamment peut ĂȘtre un bon moyen de tester nos intuitions et nos croyances morales Ă leurs limites. La suite se prĂ©sente donc comme une variation sur art et morale.
http://www.henri-maldiney.org/sites/default/files/imce/_henri_maldiney_et_gilles_deleuze._la_station_rythmique_de_loeuvre_dart.pdf
Commentant une piÚce intitulée Solness le constructeur, le psychiatre suisse L. Binswanger prend pour thÚme la réalisation de soi ainsi que le sérieux, la véracité, le refus des demi-mesures, que, selon Ibsen, la réalisation de soi exige.
LâopĂ©ration de la forme artistique, la Gestaltung, est un des chemins fondamentaux de la vĂ©racitĂ© et de la rĂ©alisation de soi.
Lâart est une Gestaltung et ouvre la voie dâune rĂ©alisation de soi pour autant que sây croisent lâhorizontalitĂ© – la direction de sens de lâexpĂ©rience et de lâamplification de soi -, et la verticalitĂ© – la direction de sens de lâamour et de lâascension ; il y a Gestaltung lĂ oĂč une re-prise vĂ©ritable du passĂ© dans le prĂ©sent ouvre un avenir, lĂ oĂč hauteur et profondeur communiquent, lĂ oĂč se composent et se nouent lâĂ©ternitĂ© du beau et la patience du travail de lâĆuvre.
Mais lâart ne peut ainsi ouvrir la voie dâune rĂ©alisation de soi quâen sâapprochant au plus prĂšs, en faisant lâĂ©preuve de lâennemi intime qui le menace â de lâintĂ©rieur. Cette menace, Binswanger lâappelle prĂ©somption
Lâart est une voie de la rĂ©alisation de soi pour autant qu’il sait ĂȘtre, non une nĂ©gation, mais une catharsis de la vie.
Lorsque Malraux entreprend dâĂ©crire sur Goya (Saturne), comme lorsquâil entreprend dâĂ©crire sur Picasso (La TĂȘte dâobsidienne), il est confrontĂ© Ă lâune des apories majeures de la rĂ©flexion sur lâart : comment analyser une Ćuvre dans son enracinement Ă la fois historique et psychologique sans pour autant rĂ©duire cette Ćuvre Ă ces donnĂ©es qui demeurent, comme telles, incapables de rendre compte dâune crĂ©ation ? Câest donc bien, dâun point de vue thĂ©matique, le statut de la crĂ©ation artistique qui est en jeu, et câest, dâun mĂȘme mouvement, la mĂ©thode mĂȘme de Malraux qui est Ă lâĆuvre. LâĂ©tude de Saturne se rĂ©vĂšle donc doublement riche dâenseignements : dâun point de vue doctrinal dâabord, puisque câest toute la conception malrucienne de la crĂ©ation artistique qui est ici esquissĂ©e (avec une prĂ©cision qui permet dâentrevoir les grandes synthĂšses ultĂ©rieures), dâun point de vue mĂ©thodologique ensuite, puisque câest le projet malrucien dâune biographie dâartiste qui sâexpose ainsi dâune maniĂšre remarquable.
Le livre est contemporain, dans sa premiĂšre version (publiĂ©e en 1950 sous le titre : Saturne), des Voix du silence (1951) – et notamment de la troisiĂšme partie, , dâabord parue dans la Psychologie de lâart en 1948. On se permettra donc de renvoyer Ă ce texte fondamental pour Ă©clairer certaines analyses de Malraux, et mettre ainsi en Ă©vidence lâunitĂ© de la pensĂ©e malrucienne de lâart.
On commencera par un bref commentaire de la note liminaire Ă©crite en 1975, vingt-cinq ans aprĂšs la premiĂšre Ă©dition, puis on sâefforcera de dĂ©gager la structure du livre dans ses moments extrĂȘmes : dâabord le premier chapitre (PrĂ©liminaires), puis le dernier chapitre dans lequel Goya apparaĂźt comme le prĂ©curseur immĂ©diat de la peinture moderne, avec une double rĂ©fĂ©rence Ă Manet et Ă Picasso. Entre ces deux extrĂȘmes, la gravure apparaĂźtra comme une mĂ©diation essentielle. On sait en effet que, mĂȘme dâun point de vue purement quantitatif, la relation peinture/gravure sâinverse entre premiĂšre et la derniĂšre pĂ©riode de la vie de Goya : si cette relation est, au dĂ©but, de un cinquiĂšme au profit de la peinture, elle sera, Ă la fin, de un cinquiĂšme au profit de la gravure. Le premier paradoxe dont il faudra rendre compte, câest que cette prĂ©valence de la gravure annonce la peinture moderne. Mais un paradoxe plus fondamental encore traverse Saturne : câest que si toute lâĆuvre de Goya annonce la peinture moderne, elle nâen demeure pas moins reliĂ©e Ă lâart le plus archaĂŻque, au sacrĂ©. Cette permanence du surnaturel au sein mĂȘme dâune Ćuvre qui annonce lâintemporel ne doit pas seulement nous permettre de mieux comprendre Goya : elle nous livre un accĂšs privilĂ©giĂ© Ă une plus juste apprĂ©hension de lâintemporel lui-mĂȘme.
Il y a une actualitĂ© philosophique de lâesthĂ©tique. Mais les dĂ©bats sur les questions esthĂ©tiques paraissent partagĂ©s entre un renouveau de lâesthĂ©tique par la philosophie analytique â dont la sobriĂ©tĂ© argumentative, la clartĂ© des thĂšses plaident, selon ses auteurs et ses dĂ©fenseurs, en faveur de son « sĂ©rieux scientifique », Ă la fois contre lâĂ©loquence dâune certaine tradition phĂ©nomĂ©nologique et contre lâadhĂ©sion quasi-religieuse Ă lâart par les dĂ©senchantĂ©s de la politique et les « cĂ©libataires » de la mĂ©taphysique â et une rĂ©activation du sens de lâesthĂ©tique qui, dĂ©passant le point de vue descriptif, sâattache Ă ce quâil y a de nĂ©gatif ou dâirrĂ©ductible dans lâexpĂ©rience de la beautĂ© et de lâĆuvre dâart.
Câest sans doute au contact de lâart du XXĂš s., que lâesthĂ©tique philosophique a regagnĂ© en vitalitĂ©, que ce soit pour assumer, critiquer le projet de la modernitĂ©, ou plus modestement, pour appliquer Ă lâart la rigueur dâune analyse logique du langage. LâesthĂ©tique est en question dans la philosophie parce quâil en est question dans lâart. A lâorigine de ce qui pourrait apparaĂźtre, si lâon jugeait trop vite, comme une crise ou une dĂ©route de lâesthĂ©tique, il y aurait le geste ironique opĂ©rĂ© par le ready made de Duchamp : celui de prĂ©senter en tant quâart un objet trivial, choisi prĂ©cisĂ©ment pour son indiffĂ©rence esthĂ©tique , qui dĂ©samorce toute possibilitĂ© de discerner lâĆuvre de lâobjet rĂ©el. De ce que lâart nâest plus affaire dâexpression et de reprĂ©sentation, ce serait conclure bien vite que de proclamer la mort de lâesthĂ©tique. Il sâagit bien plutĂŽt dâen rĂ©viser les conditions et le sens aujourdâhui. Si lâart se produit comme sa propre mise en question (lâart en tant que question de lâart), lâesthĂ©tique ne peut plus aveuglĂ©ment cĂ©lĂ©brer lâĆuvre et la beautĂ©, ni affirmer la prĂ©sence souveraine dâun contenu de vĂ©ritĂ©.
Faut-il dire aborder lâesthĂ©tique sur le mode de la nostalgie, devant la perte des Ă©vidences, ou tout simplement lui dire « adieu », renoncer sinon Ă lâapproche esthĂ©tique de lâart, du moins aux questions et aux concepts de lâesthĂ©tique traditionnelle ? Toute dĂ©cision engage la construction de ce que signifie le terme dâesthĂ©tique. Au bout du compte, nâest-ce pas lâesthĂ©tique qui est inappropriable et qui dĂ©passe les limites de son concept ?
Lâart est la provenance de lâĆuvre, lâĆuvre est lâouvrage de lâart. Que serait une Ćuvre qui ne serait pas le produit de lâart, et que serait lâart, ou un art, qui ne produirait pas dâĆuvres ? Lâart et lâĆuvre existent lâun par lâautre. LâĆuvre manifeste lâart, lâart est la condition nĂ©cessaire de lâĆuvre. VoilĂ qui est incontestable. Mais pour autant lâart est-il la condition suffisante de lâĆuvre ? Une Ćuvre, pour prĂ©tendre au statut artistique, ne doit-elle pas en outre rĂ©pondre Ă certains critĂšres esthĂ©tiques, consister en un objet esthĂ©tique, ce qui tendrait Ă suggĂ©rer que lâart ne peut se rĂ©duire Ă une simple activitĂ© productrice, mais quâil est aussi une activitĂ© normĂ©e par des valeurs ? Lâart ne peut produire que des Ćuvres mais non pas nĂ©cessairement des Ćuvres de qualitĂ©. Parler dâĆuvre dâart ne va donc pas de soi. Câest une expression composĂ©e, et il sâagit moins dâune notion que dâun jugement, qui peut sâentendre en deux sens : Ćuvre faite avec art – lâart est la maniĂšre de lâĆuvre, et lâon confond sous une mĂȘme expression un concept descriptif et une Ă©valuation – ou Ćuvre faite Ă partir de lâart – lâart est lâorigine de lâĆuvre. Le concept dâĆuvre dâart est donc problĂ©matique en lui-mĂȘme et câest bien ce que notre sujet formule, Ă sa façon, sous la forme dâun paradoxe : lâart donne-t-il lieu nĂ©cessairement Ă des Ćuvres ?
Lâexpression verbale âdonner lieuâ est ambiguĂ«, Ă dessein semble-t-il. Elle assume le prĂ©supposĂ© qui constitue la notion dâĆuvre dâart. Elle donne Ă penser Ă la fois que lâart est le lieu dâoĂč lâĆuvre est tirĂ©e, que câest Ă partir de lui quâelle existe effectivement, quâil nây a pas dâĆuvre sans art, mais quâaussi bien lâĆuvre est le lieu oĂč lâart vient Ă lui-mĂȘme, oĂč il se rĂ©alise comme chose dans le monde. LâĆuvre provient de lâart mais lâart a en vue lâĆuvre comme lâĂ©vĂ©nement par lequel il advient Ă son essence. Ce qui âa lieuâ dans lâĆuvre dâart nâest rien dâautre quâun Ă©change dâeffectivitĂ© entre lâart et lâĆuvre. LâĆuvre dâart est le lieu mĂȘme de cet Ă©change.
Ce travail nâa aucune prĂ©tention dâexhaustivitĂ©. Il entend simplement Ă©laborer la question philosophique de lâart Ă travers un parcours bibliographique, en sâefforçant dâarticuler la philosophie Ă lâhistoire de lâart et Ă lâhorizon, pratique et thĂ©orique, du fait social de lâart aujourdâhui.
Si la question «quâest-ce que lâart ?» constitue lâobjet formel de toute rĂ©flexion philosophique sur lâart, elle contient aussi tous les problĂšmes dâune philosophie de lâart. A quelles conditions lâart peut-il devenir lâobjet dâun discours conceptuel ? Toute thĂ©orie philosophique sur lâart prend-elle nĂ©cessairement la forme de la philosophie de lâart, telle quâelle a Ă©tĂ© initiĂ©e par Platon, en soumettant lâart au problĂšme de la vĂ©ritĂ© (Lâart en vĂ©ritĂ©) ? A moins que lâesthĂ©tique ne reprĂ©sente lâalternative Ă toute philosophie de lâart, en affranchissant lâart de ce rapport Ă la vĂ©ritĂ© qui lui est extĂ©rieur (LâesthĂ©tique ou lâautonomie de lâart et de la philosophie de lâart), fondant son autonomie sur un double processus de subjectivisation (crĂ©ation/rĂ©ception de lâĆuvre). Finalement lâĆuvre dâart constituerait lâoccasion dâun autre rapport au monde, qui laisse advenir pour elle-mĂȘme la manifestation sensible de lâĂȘtre (la vĂ©ritĂ© «phĂ©nomĂ©nologique» de lâart).
Pourtant ne faut-il pas traiter comme deux questions distinctes, la question de lâidentitĂ© de lâart ou de lâĆuvre dâart (jugement logique) et celle de la valeur de la beautĂ© ou de lâobjet esthĂ©tique ? La «dĂ©-dĂ©finition de lâart» ou lâincertitude de la relation esthĂ©tique introduits par lâart moderne et contemporain, obligent peut-ĂȘtre Ă suivre lâesthĂ©tique analytique dans cette voie (DĂ©finir lâart : la diffĂ©rence de lâesthĂ©tique analytique).
Mais nâest-il pas erronĂ© de parler de lâart en gĂ©nĂ©ral ? Car le problĂšme dâune philosophie de lâart serait moins son opposition Ă lâaltĂ©ritĂ© de lâart, que la prise en compte de la diversitĂ© factuelle des arts. Or si les beaux-arts sont irrĂ©ductibles aux arts techniques (La diffĂ©rence artistique) et tous les arts aux beaux-arts, comment envisager un systĂšme des arts, sans privilĂ©gier une expression artistique sur les autres, hiĂ©rarchiser arbitrairement entre arts majeurs et arts mineurs (SystĂšme de lâart, classification des arts : arts majeurs, arts mineurs) et reconduire la mĂ©pris «esthĂ©tique», contradictoire avec la pratique sociale, des arts appliquĂ©s (Les arts appliquĂ©s) ? Lâhistoire moderne de lâart en tant quâelle affirme les droits de lâobjet contre la justification esthĂ©tique de sa simple reprĂ©sentation, soit que lâart sâapproprie lâobjet, mĂȘme le plus vil et le plus provoquant (Ready-made), soit que lâobjet rencontre lâart et devienne, par lĂ , pleinement signifiant (Design), disqualifie toute espĂšce de systĂ©matisation et de classification. Lâart ne peut ĂȘtre rĂ©servĂ© Ă la seule crĂ©ation artistique : lâinnovation en matiĂšre dâespaces, de formes, dâobjets ou dâimages, qui informent toute la vie de lâindividu, demande Ă ĂȘtre reconnue comme une forme authentique de crĂ©ativitĂ© et implique, en retour, lâart dans le procĂšs effectif de la production et de la consommation…
Il est possible de lire la thĂ©orie de lâobjet comme un catalogue, dans lequel on trouverait Ă©numĂ©rĂ©s, les uns Ă cĂŽtĂ© des autres, les diffĂ©rents genres dâobjectivitĂ©. Meinong suggĂšre bien une telle lecture au dĂ©but du texte, au fil conducteur de lâidĂ©e dâuniversalitĂ© (psychologique) de lâintentionalitĂ© :
â Quâil nây ait pas de connaissance sans quâil y ait quelque chose Ă connaĂźtre, plus gĂ©nĂ©ralement, quâil nây ait pas de jugement, voire de reprĂ©sentation, sans quâil y ait quelque chose Ă juger ou qui soit reprĂ©sentĂ©, voilĂ ce que rĂ©vĂšle le plus Ă©videmment ne serait-ce quâune considĂ©ration tout Ă fait Ă©lĂ©mentaire de ces expĂ©riences. â
Les objectivitĂ©s considĂ©rĂ©es apparaissent alors comme autant de genres dâobjets, indexĂ©s Ă la diversitĂ© qui est celle de la visĂ©e dâobjet. Il sâagirait, en quelque sorte, de dĂ©cliner lâintentionalitĂ©, suivant ses diffĂ©rents genres et ses degrĂ©s de complexitĂ© et, en un certain sens, dâirrĂ©alitĂ©. Dans cette Ă©numĂ©ration, on pourrait voir tout au plus la gradation dâune ascension et, Ă©ventuellement, dâune fondation, tous ces genres ne constituant que des variations sur le thĂšme, plus gĂ©nĂ©ral, de â lâobjet â, mais pas vraiment une hiĂ©rarchie introduisant une vĂ©ritable disparitĂ© : â lâobjet â dont il est question dans la ThĂ©orie de lâobjet, catĂ©gorie la plus gĂ©nĂ©rale et en un certain sens universelle, dont toutes les objectivitĂ©s mentionnĂ©es (objets de rĂ©fĂ©rence simple, objets relationnels ou idĂ©aux en gĂ©nĂ©ral, Objective) ne seraient que des variantes, ne serait en effet dĂ©terminĂ© diffĂ©rentiellement par rapport Ă rien dâautre, et aurait, purement et simplement, le statut de fourre-tout.
Il nâen est rien pourtant. Il y a un statut logique (ou â mĂ©ta-logique â, au sens de ce qui va supporter mĂȘme la contradiction) de â lâobjet â, statut dont la dĂ©couverte est intimement liĂ©e Ă lâexploration, par Meinong, du niveau de la rĂ©fĂ©rence propositionnelle, en contraste par rapport Ă laquelle le niveau de â lâobjet â devient seulement assignable.
Câest ce que nous allons montrer.
