Selon de nombreux critiques comme Franco Venturi, Aram Vartanian ou, plus récemment, Jean-Claude Bourdin, Diderot professe encore le déisme au début de sa carrière philosophique, et notamment dans les Pensées philosophiques, véritable «manifeste déiste » suivant l’opinion de Pierre Hartmann. Jacques Roger enfin n’a pas hésité à parler d’un « enthousiasme quasi mystique » de Diderot face aux merveilles de la nature, véritable « temple de la divinité ». On cite souvent pour preuve du déisme de Diderot la longue série des Pensées XIII à XX dans lesquelles l’auteur parle à la première personne, en lieu et place du déiste. « Le déiste seul peut faire tête à l’athée », lit-on au début de la Pensée XIII. Pourquoi ? parce que la physique expérimentale a démontré de manière irréfutable l’existence d’un Dieu ingénieur, concepteur et technicien de cette machine complexe et subtile qu’est l’univers : « Ce n’est que dans les ouvrages de Newton, de Muschenbroek, d’Hartzoeker, et de Nieuwentit, qu’on a trouvé des preuves satisfaisantes de l’existence d’un Être souverainement intelligent. Grâce aux travaux de ces grands hommes, le monde n’est plus un Dieu : c’est une machine qui a ses roues, ses cordes, ses poulies, ses ressorts et ses poids. » Quiconque a jamais feuilleté L’Existence de Dieu démontrée par les merveilles de la nature (1725) de B. Nieuwentyt imagine mal que Diderot ait jamais pu se réclamer de cet ouvrage autrement que de manière humoristique ou, ce qui paraît plus probable, dans le but de dénoncer les idées exprimées par ce « grand homme ». Et malgré l’avis contraire d’Étiemble et l’étude convaincante de Marie Souviron qui démontra dès 1985 que Diderot était athée au moment où il couchait sur papier les Pensées philosophiques, le préjugé d’un Diderot déiste continue de séduire les spécialistes. Nous avons de notre côté essayé d’ébranler cette conviction dans trois études, la première consacrée aux premiers écrits du philosophe, la deuxième à l’Essai sur le mérite et la vertu et enfin la dernière aux Pensées philosophiques. Le présent travail essaie d’apporter un nouvel élément remettant en question une fois de plus l’hypothèse d’un Diderot déiste à ses débuts.

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