« Le langage indirect et les voix du silence » — L’œuvre d’art entre archéologie et téléologie de la culture

« Le Langage indirect et les voix du silence » a été publié par Les Temps modernes en juin et juillet 1952. Il s’agit d’un extrait, remanié pour cette publication, d’un ouvrage plus vaste, dont la rédaction a été finalement abandonnée, qui devait s’intituler Introduction à la prose du monde et dont une partie rédigée a été éditée plus tard par C. […]

De la perception à l’œuvre de culture. L’itinéraire philosophique de Maurice Merleau-Ponty

La perception est pour Merleau-Ponty notre ouverture, notre initiation au monde et à l’être, elle est une lumière naturelle à laquelle le monde apparaît comme une sorte d’unité de l’être et du sens.
Cette unité de l’être et du sens est à la fois impérieuse, irrécusable, mais elle est aussi, dans le même temps, ouverte, présomptive, toujours en attente de sa confirmation : le monde, selon le mot de Malebranche, est un « ouvrage inachevé ». Et une vie humaine n’est peut-être rien d’autre que « l’acte même par lequel nous reprenons ce monde inachevé pour essayer de le totaliser et de le penser ».

Le doute de Cézanne. Réflexions sur le paradoxe de l’œuvre de culture

Cézanne a souvent exprimé les difficultés, les tourments accompa-gnant son travail de peintre, comme le rappellent les premières lignes du texte.
En outre son œuvre a commencé par surprendre, choquer, susciter des critiques très négatives. Cette réception négative, ces difficultés ont conduit Cézanne, ses amis, ses contemporains à s’interroger sur le sens de son effort et la valeur du résultat.

Deux manières se sont présentées de rendre compte de l’originalité de cette œuvre et de ce qui a pu, à une certaine époque, passer pour son « échec ». L’originalité, l’échec seraient dus :
– soit aux aléas de la vie, une maladie, une constitution schizoïde – hypothèse qui est, selon Merleau-Ponty, vaine plutôt que fausse car si elle fait connaître quelque chose de l’œuvre (ce que Merleau-Ponty n’exclut pas), elle n’en fait pas connaître « le sens positif »
– soit au « paradoxe » du projet pictural : « rechercher la réalité sans quitter la sensation » ou, selon E. Bernard (qui fait de ce paradoxe une contradiction destructrice), viser la réalité en s’interdisant les moyens de l’atteindre.

Merleau-Ponty va travailler, critiquer ces deux manières de comprendre la peinture de Cézanne, dans l’ordre inverse où il les a présentées : il s’explique d’abord avec l’affirmation selon laquelle il y aurait une contradic-tion dans le projet pictural puis il traite du rapport entre l’œuvre et la vie. Cette seconde partie commence par : « Ainsi les “hérédités”, les “influences”, – les accidents de Cézanne – sont le texte que la nature et l’histoire lui ont donné pour sa part à déchiffrer… ».

Je ne commenterai pas cette seconde partie où il est moins question de Cézanne que de Léonard de Vinci (et de lecture freudienne de l’œuvre d’art), je travaillerai surtout autour du « paradoxe » de l’œuvre de Cézanne, tout en revenant, à la fin, sur le rapport entre les difficultés de l’œuvre et les nœuds de la vie.

Descartes et le problème de la culture …

Ma première tâche était donc d’imaginer un thème qui ne fût ni trop étroit ou trop spécifique, ni déjà substantiellement exploré et ainsi a priori trop classique. Je n’ai pas cru pouvoir faire mieux que de choisir celui de la culture (en tant que culture de l’esprit, cultura animi). Curieux choix, me dira-t-on peut-être : car d’abord, le mot même de « culture » paraît absent du lexique de Descartes, qui emploie certes, en français comme en latin, le verbe cultiver (excolere), suivi d’un complément, mais n’use guère, comme substantif, que du mot latin eruditio ; et de fait, il paraîtra difficile de trouver dans tout le corpus cartésien un seul texte où cette question de la « culture de l’esprit » soit abordée tout à la fois de manière expresse, générale et positive : les seuls textes qui lui soient consacrés sont ou bien, semble-t-il, ceux qui dénoncent le peu d’utilité des disciplines scolaires ou des connaissances historiques pour la recherche de la vérité, ou bien ceux qui soulignent la nécessité, pour cette recherche, d’une préparation d’un genre nouveau, qu’on peut réduire à la pratique méthodique des mathématiques…

La culture est-elle une seconde nature?

L’intérêt du sujet consiste sans doute ici en ce qu’il nous invite à dépasser l’opposition entre un monde purement trouvé par l’esprit et un « monde de l’esprit produit à partir de l’esprit lui-même » . On peut en ce sens considérer que les œuvres de l’esprit (les lois et les mœurs, les édifices et les œuvres d’art, la langue et la religion) sont des institutions symboliques qui, en tant que telles, supportent tout à la fois une signification spirituelle et une positivité historique et sociale. La positivité, et ainsi l’objectivité de ce que l’esprit produit, constitue alors un monde comparable au monde naturel, toujours déjà là, et que la pensée peut trouver devant elle.
Cette manière de voir les choses pose cependant problème en ce que ce n’est pas, en toute rigueur, ce que nous invite à penser le libellé du sujet. Celui-ci nous indique en effet que nous ne saurions nous satisfaire de l’analogie : la culture, n’est pas comme la nature ; elle est une nature. D’où la difficulté que présente cette injonction dans son aspect aussi radical, puisqu’il s’agit désormais d’interroger la nature comme l’être même de la culture. Comment la culture, que l’on définit volontiers comme ce que l’esprit ajoute ou transforme à partir du monde naturel, pourrait-elle se définir comme une nature, c’est-à-dire comme une origine ?

Marcel Mauss : Essai sur le don

Lecture et commentaire de l’oeuvre de Marcel Mauss

La définition de la culture se fait par opposition fondamentale à la nature. La culture est ce que les hommes ont secrété d’absolument original et qui d’ailleurs les a inscrits dans leur historicité, dans ce fait que non seulement ils ont une histoire, mais qu’ils sont même leur histoire : ils changent et demeurent les mêmes. On peut dire que la culture est l’ensemble des significations qui ont été reçues des générations précédentes, consciemment ou inconsciemment, et qui servent de repères pour agir et penser. La transmission est l’essence de la culture.
Cette opposition à la nature constitue le point de départ. Et c’est même sans doute cela qui explique l’émergence extrêmement tardive du concept de nature : le XVIIIe siècle.

Les limites de la culture

A la fois tristesse devant le constat qu’une culture peut avoir atteint ses limites (décadence, affaiblissement, perte de sa puissance…) et crainte devant le caractère illimité d’une culture (dans un système politique qui se veut total, dans une puissance technique qui rend tout possible et donc qui ne laisse rien deviner ni prévoir..). Ambivalence par rapport à la culture dont on craint toujours de voir apparaître les limites qui en signifieraient le terme prochain, et dont le caractère illimité inquiète parce qu’il rend l’avenir incertain, imprévisible, parce qu’il risque d’échapper au contrôle humain.
Ambivalence qui tient à la condition humaine : dans sa nécessaire finitude temporelle, l’homme est limité ; mais de par cette même nature, il appréhende ce qui dépasse cette finitude, ce qui se présente comme illimité. Car l’illimité peut toujours prendre le sens de ce qui est indéterminé, chaotique, bref peut toujours s’apparenter au néant. C’est la même crainte du néant qui nous fait craindre la limite et qui nous la fait espérer.
Culture présente cette ambivalence : elle crée des oeuvres, cherche à pérenniser ce que les hommes ont fait, elle peut s’accompagner d’une volonté de progrès ; cherche à orienter les actions humaines par une finalité ; veut durer et construire. En même temps culture crée des normes, fixe des limites, vit des interdits qu’elle crée et par lesquels elle cherche à se maintenir. Culture n’est pas le monde de l’indéfini des possibles mais celui de la détermination : une culture exclut, empêche, résiste.

Passions et culture

La question est ici de savoir si les passions, indépendamment de leur enracinement corporel, sont naturelles ou le produit de la culture et de l’histoire. Trois points seront envisagés : le lien de l’affectivité et de la sociabilité, les affects collectifs et l’historicité des passions.