Bertrand Russell: pour une philosophe de l’action en temps de guerre

Cet article aborde l’influence de la Première Guerre mondiale sur la vie philosophique de Bertrand Russell, qui s’insurgea implacablement contre la violence et repensa les conditions nécessaires à une paix durable. La philosophie politique qui en découle, consignée dans les Principes de reconstruction sociale (PRS), est de plusieurs façons une « pensée de l’action » ; elle prend pour objet […]

Faces de l’action

Y a-t-il des formes élémentaires de l’action ?
La réponse est oui. Il y a action quand, dans le comportement d’un individu, se produit quelque chose d’irréversible qui a été projeté et voulu. Par exemple, sauter d’un plongeoir, ou d’un avion en parachute. Platon, dans Lachès (193 c), s’interroge : « Et s’il s’agit de descendre dans un puits ou de plonger, les hommes qui consentent à s’y risquer sans être du métier ne sont-ils pas plus courageux que ceux qui le connaissent ? » Ce qui est une façon de souligner l’importance de l’entraînement et de la technique pour diminuer les risques. C’est ce que remarque Socrate juste avant : « À la guerre, un homme tient bon et s’apprête à combattre par suite d’un calcul intelligent, sachant que d’autres vont venir à son aide, que l’adversaire est moins nombreux et plus faible que son propre parti, qu’il a en outre l’avantage de la position : cet homme dont la force d’âme s’appuie de tant d’intelligence et de préparations est-il plus courageux que celui qui, dans les rangs opposés, soutient énergiquement son attaque ? » Lachès lui répond : « C’est ce dernier, Socrate, qui est courageux » (193 a-b).
On voit, à travers ces deux passages du Lachès, trois structures élémentaires de l’action : a) quand l’agent est seul et que le risque tient à des choses (le plongeur ou le puisatier) ; b) quand un individu en affronte un autre seul à seul (le duel) ; c) quand, à la guerre par exemple, l’affrontement entre les adversaires est collectif, et que les individus trouvent, dans leur propre parti, des camarades qui peuvent venir à son aide. À partir de là, il est facile de généraliser aux cas où il y a une pluralité d’agents (individus ou collectifs) qui s’allient ou s’opposent.

Discuter, décider, vouloir : Autour du problème de la volonté dans les éthiques de la discussion

Un des problèmes majeurs des éthiques déontologiques contemporaines, autrement dit des éthiques qui cherchent à fonder rationnellement la prétention de nos normes d’action à la validité indépendamment de toute conception substantielle du bien, est celui des mobiles rationnels de la volonté. Le problème se laisse assez aisément formuler : suffit-il qu’une norme d’action soit rationnellement fondée, que la prétention à la validité qui l’anime ait été soumise à l’épreuve d’une évaluation impartiale, pour constituer en même temps un mobile pratique effectif de la volonté ? Ou dit plus trivialement : suffit-il de savoir ce qui est juste pour le vouloir ? La volonté, même animée d’une intention explicitement morale, peut-elle être motivée par la simple forme normative du devoir, sans que lui soit préalablement donnée la visée substantielle du bien ou de la vertu ? Une éthique déontologique ne peut faire l’économie de cette question, puisque c’est celle de son efficacité pratique pour l’action morale en général ; et il est bien inutile de fonder la raison pratique sans la rendre praticable…