Le cerveau et le sujet incarné. Enjeux spéculatifs et éthiques de la pensée du corps

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Franck Ramus

Franck Ramus est un chercheur qui se rattache au domaine des sciences cognitives.

Les sciences cognitives  ont pour objet l’étude des capacités de l’esprit humain : la conscience ; la capacité de communiquer grâce à une langue ; la capacité de former des idées, des jugements ; la capacité de percevoir ; de vouloir ; de diriger le corps (les mouvements intentionnels) ; la conscience émotionnelle ; la capacité de créer… Leur domaine est donc la « mens » ou la capacité de penser prise au sens le plus large du terme — au sens où l’entend par exemple Descartes dans la troisième Méditation : « Je suis une chose qui pense, c’est-à-dire qui doute, qui affirme, qui nie, qui connaît peu de choses, qui en ignore beaucoup, qui aime, qui hait, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent ». Mais contrairement à Descartes, et plus largement à toute une longue tradition qui fait de la « mens » le propre de l’homme, les sciences cognitives effacent les frontières entre l’homme et l’animal ou entre l’homme et la machine. La « mens » est comprise dans une perspective naturaliste : les facultés de la pensée sont étudiées en corrélation avec le fonctionnement du cerveau.

Le préambule de ces recherches, qui vont devenir un domaine de recherche à part entière, a lieu dans les années 30. En 1936, le logicien Alan Mathison Turing répond à un problème de mathématique (le problème de la décision formulé par Hilbert). Turing conçoit une machine théorique pour étayer sa démonstration. Il anticipe la révolution informatique et le projet d’une machine pensante (dont il y a déjà eu des ébauches dans le passé — la calculatrice mécanique de Pascal, la « Pascaline » ; la machine arithmétique de Leibniz). Le développement de recherches sur l’intelligence artificielle est une des origines des sciences cognitives. La locution de « sciences cognitives » apparaît en 1975. Au fil du temps, les sciences cognitives sont devenues un domaine de recherche important. Elles font autorité dans le champ médical et social (comment soigner certaines pathologies ? Comment faire évoluer le système éducatif — par exemple l’apprentissage de la lecture — grâce aux connaissances sur les capacités cognitives du cerveau ?) On a là l’exemple d’un champ épistémologique nouveau qui s’est constitué dans la deuxième moitié du 20e siècle. Il reformule de très anciens problèmes pour donner de nouvelles solutions (qu’est-ce que la conscience ? Qu’est-ce qu’un jugement cognitif ? Qu’est-ce que croire, savoir, douter ? Qu’est-ce que la personnalité ?) Les sciences cognitives sont les connaissances de référence quand il s’agit de traiter des déficiences (pathologies) ou de mieux maîtriser et améliorer des processus naturels et sociaux (éducation et apprentissages — deux conférences sur YouTube : « Les neurosciences peuvent-elles éclairer l’éducation ? » – Franck Ramus https://www.youtube.com/watch?v=2j11lMgvXR4 — « Lire et écrire en classe de CP » – Franck Ramus https://www.youtube.com/watch?v=-SfPHLhq9qY), ou de concevoir de nouvelles techniques (la neuro-ingénierie ; l’ intelligence artificielle ; homme augmenté — un documentaire sur YouTube : « La fabrique du cerveau » https://www.youtube.com/watch?v=891NUdFbB04 — un débat sur YouTube : « Intelligence artificielle et cognition : les grands enjeux de société » https://www.youtube.com/watch?v=1RdLfUb_b24).

Plusieurs disciplines ont participé à l’élaboration des sciences cognitives : la philosophie, la linguistique, la psychologie, les sciences sociales, la logique, l’informatique, les neurosciences. Dès son origine, la philosophie s’est penchée sur la question de la pensée, sur la capacité de connaître, sur la perception, etc. Une partie des sciences cognitives contemporaines est développée par des philosophes soit parce qu’ils réfléchissent sur les présupposés épistémologiques et ontologiques des sciences cognitives ; soit parce qu’ils croisent les domaines et les problématiques (Jerome (Jerry) Alan Fodor est un philosophe américain qui a développé une théorie fonctionnaliste de l’esprit sur le modèle du « computer » — de la machine à calculer). La psychologie et la linguistique s’inscrivent pleinement dans le domaine des sciences cognitives du fait de leur objet d’étude (la faculté d’inventer un langage et de l’utiliser est la faculté reine du cerveau humain). Plus récents sont les apports de la biologie (neurosciences), de la logique et de l’informatique (formalisation des opérations cognitives), mais cet apport détermine profondément le style des sciences cognitives. Les sciences sociales, elles, ont pour rôle essentiel de rappeler aux sciences cognitives que le sujet pensant ne pense qu’en tant qu’il est en interrelation avec les autres, la société, le monde. On peut difficilement étudier le psychisme en oubliant ces diverses relations que l’individu tisse avec le monde extérieur et qui forment le principal contenu de ses pensées.
L’ensemble de ces apports n’est pas qu’une simple juxtaposition de traditions ou de disciplines. Les sciences cognitives ont leur méthode, leur principe directeur (le naturalisme), leur façon de poser et de tenter de résoudre les problèmes. Elles reprennent, mais aussi formulent d’une autre façon, les acquis et questions de toutes les autres disciplines. Ce n’est pas un patchwork, c’est une refonte de concepts fondamentaux très anciens (conscience ; conscience de soi ; faculté de juger, etc.) On est dans le cadre d’une nouvelle manière de rendre raison qui veut, de plus, avoir une portée pratique. Elles s’inscrivent donc dans la démarche qui définit la science moderne dans laquelle savoir expérimental et technique (savoir-faire) sont liés. On peut légitimement voir dans les sciences cognitives la tendance qui caractérise l’époque contemporaine et qui consiste à ramener la totalité de la compréhension de l’homme — et notamment ce qui semble être le propre de l’homme, la conscience — aux sciences positives.