L’intérêt pour le monde vivant, dans la pensée française du 18e siècle, c’est à la fois la « curiosité » et l’inquiétude devant les organismes monstrueux : penseurs, savants, philosophes et médecins sont soumis à l’ancienne conviction qu’il y a de l’ordre dans la Nature. Bien avant que Diderot ne rencontre cette question, les monstres sont des « faits contradictoires » qu’il faut réduire à l’ordre, car ces interruptions ou subversions du mécanisme portent atteinte à la perfection de l’univers et à la capacité de le rationaliser. Il est remarquable qu’au siècle des Lumières, ce problème des montres suscite une faillite progressive des théories en place, singulièrement celle du matérialisme mécaniste et révèle leur incapacité à résoudre une telle contradiction. Diderot éclaire le sens de cet échec en montrant que s’il y a des aveugles et des mains à six doigts, ces faits eux-mêmes manifestent un autre ordre de la Nature, et exigent une autre métaphysique. Dans les Principes sur la matière et le mouvement, contre les philosophes qui se trompent en croyant la matière indifférente au mouvement et au repos, la Nature elle-même trace la frontière entre l’apparence et la réalité. A nous de savoir repérer cette ligne de démarcation, pourvu qu’on suive la Nature, au lieu de lui infliger des systèmes préétablis : « Ils oublient que, tandis qu’ils raisonnent de l’indifférence du corps au mouvement et au repos, le bloc de marbre tend à sa dissolution » (t. IX, p. 610) 1. Si nous suivons la trajectoire de Diderot depuis les Pensées philosophiques jusqu’aux Eléments de physiologie, quelle conception du monstre verrons nous se constituer ?

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